Pourquoi l’austérité est un attentat contre les femmes ?

Dimanche 9 juin avait lieu la marche des femmes contre l’austérité. Une initiative importante qui pointe que la moitié de la population subit de manière redoublée l’ensemble des politiques d’austérité que nous impose ce gouvernement. Elle fait aussi le lien entre la lutte contre le patriarcat et la lutte contre les logiques capitalistes. Car même si abolir le capitalisme n’abolira pas la domination masculine, ce système économique l’alimente et l’instrumentalise.

J’ai écrit cet article dans la revue À Gauche.

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L’austérité est un désastre pour les peuples européens. Elle plonge dans la misère et la précarité des millions de citoyens. Elle frappe de plein fouet les protections sociales, les salaires et les services publics en appliquant les normes budgétaires ultra-libérales à tous les compartiments de la société. Ce sont, comme toujours dans ce cas, les populations les plus fragilisées à qui les coups les plus durs sont portés. En particulier les femmes…

L’austérité et le travail des femmes

L’ensemble du monde du travail est impacté par les mesures d’austérité. Les gouvernements cassent le code du travail sous couvert de compétitivité comme en témoigne en France l’accord made in Medef. La recette est toujours la même : baisser les salaires, licencier plus facilement ou encore baisser les cotisations patronales.1

Or, la situation des femmes dans le marché de travail les rend encore plus fragiles face à ces mesures. Les femmes gagnent en moyenne 27% de moins que leurs collègues masculins, elles sont près d’un quart des salariées à toucher le SMIC contre 8% pour les hommes. Un plafond de verre les exclue de nombreux postes de direction. 80% des temps partiels imposés sont effectués par des femmes et 8 travailleurs sur 10 qui vivent sous le seuil de pauvreté sont des travailleuses. Les métiers les moins valorisés et les plus précaires sont souvent l’apanage des femmes qui servent plus facilement de variable d’ajustement pour les entreprises. Le processus d’ « informalisation » du travail qui se développe touche avant tout les domaines dans lesquelles les femmes sont majoritaires. Cela accentue les écarts de salaire et remet directement en cause le respect des droits des travailleuses. La Confédération Européenne des Syndicats a d’ailleurs tenté d’alerter sur les conséquences désastreuses de la « crise » sur la précarité et le chômage des femmes.

Le taux de chômage des femmes est souvent en trompe l’œil. Il ignore souvent les catégories B et C relevant de « l’activité réduite » majoritairement féminine. En 2009 et 2010, les femmes ont été davantage touchées par la réduction de leur activité que par les licenciements. En revanche, en 2011, pour les catégories A, le chômage des hommes a augmenté de 0,9% sur l’année 2011 contre 5,4% pour les femmes (Insee). Les indemnisations sont loin d’être les même puisque Pôle emploi reconnaissait en 2009 que 64,1% des hommes au chômage étaient indemnisés contre 56,9% des femmes.

Delphine Beauvois

Delphine Beauvois

La protection sociale des femmes

L’austérité conduit aussi au rabotage des protections sociales et des services sociaux partout en Europe. Les budgets sociaux subissent ainsi des réductions drastiques qui touchent particulièrement les femmes.

La retraite est déjà un facteur d’inégalité femmes-hommes. Les retraitées touchent en effet 38% de moins que leurs homologues masculins. Un écart qui s’explique par leur condition globale de travail. Les femmes ont une rémunération inférieure aux hommes et davantage de temps partiels imposés. La plus forte précarité, le travail caché plus important, et les ruptures de carrières, notamment pour raisons familiales sont les principales causes de ce que 30% des femmes ne valident pas tous leurs trimestres en France (contre 5% pour les hommes). Toutes les attaques contre le système de retraite touchent donc les femmes en premier lieu. L’allongement de la durée légale de départ en retraite ou de la durée de cotisation touche particulièrement leurs carrières en dent de scie. De même, la baisse des pensions ou leur privatisation via le système par capitalisation, ont un impact plus important sur les femmes dont les revenus sont globalement plus faibles. Aujourd’hui, la moitié des retraitées vivent déjà sous le seuil de pauvreté.

De nombreux pays d’Europe subissent également une réduction de leurs allocations ou des prestations de leur système de sécurité sociale. Cela va du déremboursement des soins dits de « confort » à celui de l’avortement ou d’une partie de la contraception. Ce même phénomène existe en France auquel s’ajoute notamment la franchise médicale et la libéralisation progressive de nombreux services publics

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Les femmes et les services publics

L’austérité est une attaque en règle contre les services publics : santé, école, télécommunication, énergie, transports… Tout y passe. Ce sont pourtant les chevilles ouvrières de l’égalité en France.

La marchandisation progressive du savoir à travers la baisse des effectifs, la réforme des programmes ou le processus de Lisbonne pour l’enseignement supérieur, empêche de lutter par l’éducation contre le sexisme quotidien. Les recherches sur les inégalités de genre ne correspondent pas à la rentabilité immédiate que demandent les marchés et ne font donc pas partie des priorités d’excellence fixés par les gouvernements.

La santé est un domaine particulièrement touché par la libéralisation des services publics. Le privé tire parti du désengagement de l’Etat. Les cliniques semi-publiques voire entièrement privées sont encouragées. C’est plus largement les normes comptables des entreprises privées qui sont appliquées aux hôpitaux. Les activités les moins rentables sont donc les premières à être sacrifiées. 144 maternités ont fermé entre 2001 et 2010, voyant leur nombre passer de 679 à 535. Plus globalement, en 35 ans, 800 maternités ont été supprimées. Celles qui restent manquent d’effectifs. Les centres IVG subissent également des coupes drastiques 180 ont été fermés entre 2002 et 2012, notamment les petits centres de proximité.

Le désengagement de l’Etat dans les services publics a aussi un fort impact sur l’emploi des femmes. L’éducation nationale ou l’action sociale embauchant de nombreuses femmes, elles ont particulièrement subi ces suppressions de poste au point qu’on remarque une nette augmentation du chômage des jeunes femmes diplômées, de 7,2 points contre 4,5 pour les hommes.

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Jennifer Léonie Bellay

Une République féministe ?

Nous luttons pour une 6e République qui soit aussi féministe. Elle doit l’être non seulement dans la répartition du pouvoir qu’elle organise, mais également dans les politiques qu’elle produit. Augmenter le SMIC et lutter contre le temps partiel subi est indispensable pour l’émancipation matérielle et intellectuelle des femmes.

La République doit se doter d’un service public de la petite enfance, investir dans l’éducation pour que l’école combatte les stéréotypes de genre. Elle doit investir dans la recherche pour identifier les discriminations et combattre les lieux communs sur lesquels elles s’appuient. Elle doit lutter contre les violences faites aux femmes à travers des agents formés à ce sujet et punir le sexisme de la même manière qu’elle punit le racisme.

Une politique féministe implique une relance économique, l’investissement dans les services publics, des protections sociales importantes. Elle passe donc par une rupture radicale avec l’austérité.

Romain Jammes

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Les 35h ne sont pas un tabou : c’est encore trop !

Franchement je suis un type bien. Je dis pas ça pour me jeter des fleurs, au fond je suis la dernière personne de qui j’attends des compliments. Là, c’est un élément objectif qui me fait dire ça. Tu sais, un truc factuel, comme une dépêche AFP ou un décret papal.

Le truc c’est que tout me laisserait penser que Jean-Marc Ayrault, en lançant son ineptie libérale sur les 35h, participe à une offensive contre le code du travail.

« – Qu’est-ce qui me laisserait penser ça ? Tu poses sérieusement la question là ? (Oui je me parle à moi-même, comme vous tous, avouez le enfin)

   – Bien sûr que je pose sérieusement la question, il est de la même couleur que ceux qui ont foutu ces 35h normalement ce gouvernement.

    Ouais ça se tient. Mais voyant que ce ne serait pas la première fois que des responsables du parti s’y attaquent j’ai des doutes. D’autant que la ligne politique qui semble s’appliquer depuis quelques temps c’est pas du Mélenchon, c’est plutôt du Valls. 

    En même temps, ne serait-ce qu’un raisonnement logique devrait dissuader ce gouvernement de s’y attaquer.

    C’est peut-être ce postulat qui flanche. Je dis ça…» (fin de conversation avec moi-même)

Et pourtant malgré toutes ces raisons je laisse le bénéfice du doute à la grosse bourde. Qu’est-ce que je suis naïf ! Alors on va peut-être s’expliquer posément pour comprendre de quoi il s’agit…

Réduire le temps de travail met en péril notre économie ?

Et oui, c’est l’argument qu’on entend depuis 200 ans (non sans rire) de la bouche du patronat. On l’a entendu tout au long des conquêtes ouvrières si bien qu’on se demande si on se fout pas de notre gueule. Entre les 16/18h de travail par jour de certains ouvriers au XIXe siècle et les 35h plus congés payés aujourd’hui, le monde s’est écroulé quelques dizaines de fois. Pourtant on peut pas dire qu’au MEDEF on crève la dalle… Alors c’est quoi le truc ?

Le truc c’est que dans la production, il y a comme qui dirait des gens qui produisent, et des gens qui profitent de ce que ces gens produisent. Alors les gens qui produisent, ils aimeraient bien avoir une vie et puis un salaire pour qu’elle puisse être autre-chose qu’un roman de Zola. Les gens qui profitent de ces gens qui produisent, moins les gens qui produisent profitent de leur production, plus ce sont eux qui en profitent. Donc pour ces gens, mettre en péril l’économie, ça veut en fait dire mettre en péril leur portefeuille.

Mais il y a un truc qu’oublient ceux qui profitent de ceux qui produisent. C’est que ceux qui produisent ce sont des êtres humains. Par conséquent, ils leur arrivent des trucs vachement humains du genre : moins ils travaillent, mieux ils travaillent. Ce serait peut-être bien grâce aux 35h qu’on aurait la meilleure productivité horaire du monde… Et figurez vous que ça marche aussi avec le salaire. Parce que les gens qui produisent, ils s’appliquent plus sur ce qu’ils font quand ils gagnent correctement leur vie. Mais ça, ça dépasse ceux qui profitent de ceux qui produisent, eux ils veulent gagner plus tout de suite. Alors, augmenter la durée légale de travail, comme ça va réduire le salaire de ceux qui produisent et permettre qu’ils produisent plus longtemps, ceux qui en profitent pensent qu’ils vont grave en profiter. Sauf que c’est pas vrai quand on regarde pas le bout de son nez !

Coût du travail et richesse actionnariale

Bien sûr pour ceux qui profitent de ceux qui produisent, le salaire de ceux qui produisent c’est un coût. Pour la société c’est plutôt une richesse, ça permet de consommer, de payer des impôts, de vivre correctement, de s’émanciper et d’être en condition d’exercer son devoir de citoyen. Mais qu’importe, le gouvernement semble aussi penser que c’est un coût… Va savoir pourquoi. Ce dont profitent ceux qui profitent de ceux qui produisent (ce qu’on appelle communément dividendes), ça n’a aucune utilité sociale ou économique. Ça s’en va dans le capital, dans des paradis fiscaux, au mieux dans le financement de quelques délocalisations. Techniquement ça devrait être un coût, mais non, c’est considéré comme une richesse. On se demande qui fixe ce genre de règles…

Alors tout cet argent dont profitent ceux qui profitent de ceux qui produisent il ne se retrouve pas dans les investissements, pas dans les salaires de ceux qui produisent et, bien souvent, pas dans l’économie tout court. Donc il ne permet ni de produire plus, ni de produire mieux, ni de vivre dans de meilleures conditions. Il sert à faire de l’argent en bourse pour ceux qui profitent de ceux qui produisent en pariant sur les variations relatives des devises entre-elles. Comme ça, pour profiter, ceux qui profitent de ceux qui produisent n’ont même plus besoin de ceux qui produisent… C’est magique !

Sauf que mon p’tit doigt, il me dit que la société elle a quand même besoin de ceux qui produisent pour fonctionner. Alors quand ceux qui profitent de ceux qui produisent ne veulent plus de ceux qui produisent pour continuer tout de même à profiter, bah c’est la merde.

Charges sociale et fainéantise

Le truc le plus injuste pour ceux qui profitent de ceux qui produisent, c’est qu’en plus du salaire de ceux qui produisent il faut payer des « charges sociales ». Vu le nom, pour ceux qui profitent de ceux qui produisent ça a l’air d’un coût. Les charges sociales, en fait, ceux qui produisent appellent ça des cotisations sociales. Ça sert à les payer quand ils sont malades, quand ils ont un accident du travail, quand ils sont handicapés, quand ils ont une famille nombreuse, quand ils veulent mieux se former. En somme ça leur facilite grandement la vie. Ceux qui produisent, ils sont plutôt content de ces « cotisations sociales ». Faut dire que c’est fait pour eux. Mais à bien y regarder, avoir des gens qui produisent qui sont en bonne santé et bien formés, c’est aussi une bonne chose pour ceux qui profitent de ceux qui produisent. Mais ça ils ont un peu de mal à le comprendre parce qu’ils veulent profiter toujours plus immédiatement…

Ensuite, pour la société, réduire le temps de travail ça permettrait de créer de l’emploi comme les 35h qui en ont créé 400 000. Ça permet d’augmenter les salaires de ceux qui produisent car ça augmente leurs heures supplémentaires s’ils restent à 35 ou 39h de fait. Alors comme le chômage ça permet à ceux qui profitent de ceux qui produisent de mettre la pression sur ceux qui produisent en leur expliquant qu’ils sont remplaçables, ça les arrange pas vraiment. Quant à la qualité de vie de ceux qui produisent, c’est le dernier souci de ceux qui profitent.

 

Alors mon p’tit doigt il me dit qu’il faudrait augmenter les « cotisations sociales » en fonction des besoins, réduire le temps de travail, et réduire le coût de l’actionnariat en le limitant dans la loi et en taxant bien comme il faut. Ça permettrait de produire mieux, de produire plus (et différemment), avec ceux qui produisent en meilleur santé, mieux formés et vivant dans des meilleures conditions. Mais pour ça, mon p’tit doigt me dit qu’il faudrait un gouvernement qui veuille le bien de ceux qui produisent plus que de ceux qui en profitent. Il faudrait…

Romain JAMMES

On a testé pour vous : faire des études pour rien !

Bon, ce coup-ci c’est trop. Depuis que je suis tout petit j’ai respecté toutes les règles. J’ai travaillé « comme il faut » à l’école. Je n’ai jamais été premier mais j’ai toujours été méritant. Je n’ai pas mâché de chewing-gum devant ma prof, je me suis levé quand le CPE entrait dans la classe, j’ai fait la plupart de mes devoirs et je retirais ma casquette avant les cours. Je n’ai jamais (trop) foutu le bordel, ou j’avais de très bonnes raisons (que je développais longuement pour justifier mes heures de colles). Et pourtant…

Un parcours du combattant

Au fond, j’ai fait de mon mieux pour être ce que la société et mes parents attendaient de moi. Mais si ces derniers sont plutôt fiers, la société, elle, n’en a pas grand-chose à foutre. Elle m’a appris les valeurs de la citoyenneté, je les applique et m’engage en politique. En conséquence, de nombreuses portes se ferment, je suis même stigmatisé dans certains milieux. Elle m’a demandé de faire des études. C’est fait, grâce à mes parents et des boulots à mi-temps, j’ai obtenu mon Master 2 pro en Science Politique.

Alors tout ça n’a pas été un fleuve tranquille. Et les projets iniques de la droite sur le CPE comme sur la réforme des universités n’ont pas aidé à cela. À côté de l’enrichissement intellectuel (c’est bien le minimum) et personnel de mes années étudiantes cette période a aussi rimé avec beaucoup de sacrifices. Les dernières années n’ont pas été particulièrement faciles. Cumuler petits boulots, études et engagement politique ça relève du sacerdoce. Mais enchainer l’année suivante, puis la suivante encore, ça frise le masochisme. Et la cerise sur le gâteau vient quand votre prof vous explique que si vous voulez être pris en M2 il faut arrêter de travailler. 6 mois sans revenus (ou presque) et 6 mois de stages payés 600€. Vivre dans la dèche, ça aussi j’ai testé pour vous.

Et après ?

Arrivé à Toulouse, je ne m’attends pas à trouver un boulot d’un claquement de doigt. J’ai entendu mille fois l’histoire de mon père démarché par une entreprise avant même d’avoir son diplôme mais je sais que le monde a changé. J’ai envoyé une cinquantaine de CV sans réponse positive. Une fois arrivé j’ai commencé le tour des divers structures qui m’intéressent, rien de mieux. Ce n’est que le début mais on commence parfois à se dire qu’on a un truc qui ne va pas ou qu’on aurait peut-être pas dû militer si on voulait manger autre chose que des pâtes.

Mais miracle le téléphone sonne ! Une institution qui m’avait refusé faute de poste me propose… un Service Civique ! De l’avis de tous les professionnels du milieu, c’est la seule solution. Je m’appelle Romain, j’ai 25 ans, j’ai un BAC + 5 en Science Politique. Aujourd’hui, on me propose de travailler à 35h, payé 550 € par mois. Petit calcul… C’est 250€ de moins que le seuil de pauvreté. J’ai bien fait de faire des études !

WTF ?

Alors France (tu permets que je te tutoie), c’est quoi ton problème ? Pourquoi après toutes ces années à compter mes sous, à refuser régulièrement les soirées dans les bars, à ne plus aller au théâtre ou à réduire mes voyages au simple Noël en Famille… après des années à frauder les transports en commun ou voler au supermarché, tu me dis que dorénavant, vu que j’ai mon diplôme, ce sera comme auparavant. Pourquoi tu me fais ça ? J’ai fait ce que tu m’as demandé non ? Pourquoi tu me proposes un vrai boulot (c’est de la communication et de la stratégie de développement siouplait !) à peine assez rémunéré pour me loger et me nourrir ?

Dis moi France, t’as pas l’impression que tu te fous un peu de ma gueule ? Tu crois que j’en ai pas ma claque de cette oppression quotidienne de l’argent qui prend à la gorge et me rappelle constamment à ma condition ? Tu penses qu’en m’assommant avec ton enclume économique je vais accepter n’importe quelle circonstance de travail ?

Pourtant France, comme beaucoup dans ma situation voire même dans pire situation (j’en connais), on a joué ton putain de jeu… Tu vas finir par tester pour nous « prendre un grand coup pied au cul » !

Romain JAMMES

Le SMIC : coup de pouce ou doigt d’honneur ?

Vous en pensez quoi, vous, de ce coup de pouce au SMIC ? Je ne suis pas du genre à faire des procès d’intention, alors naïvement, j’ai davantage pensé au gros pouce de la Société Générale qu’au doigt d’honneur auquel on a eu le droit. Déception, forcément, mais colère surtout, devant le mépris d’une si ridicule augmentation (2%, ce qui, ramené à l’inflation, fait 0,6% d’augmentation effective). C’est que le SMIC, c’est pas la folie des grandeurs ces temps-ci… À peine à 100 € de plus que le seuil de pauvreté (pour ceux qui ont la chance de bosser à plein temps), croyez bien que pour beaucoup c’est le 2 que commence la fin du mois…

Mais pour certains, la gauche au pouvoir, ça veut dire l’augmentation des salaires. Ça parait logique, c’est validé par l’histoire, mais surtout c’est un besoin absolu. L’augmentation des loyers ne connait pas d’égal, et plus largement encore, l’ensemble des dépenses de contraintes aspire une part de plus en plus importante des bas revenus. Des dépenses de contraintes ? Oui, vous savez, les luxes du genre un toit avec de l’eau, de l’électricité, un téléphone, Internet et une assurance. En bref, tout ce qu’on dépense avant de s’acheter un bifteck parce que c’est prélevé directement. Dans l’océan de misère que cela génère, on peut noter toutefois la portée révolutionnaire du retrait brutal d’une telle somme sur les comptes d’autant de monde. C’est Cantona qui doit être content !

Vous comprendrez donc qu’on se fâche tout rouge, mais aussi qu’on ait une peur bleue pour la suite car si en 1981 l’augmentation était de 20%, en 2012 de 2%, je vous laisse deviner ce qui se passera en 2017. Alors je ne pense pas inutile (sinon arrêtez-vous là hein !) de faire ce petit rappel : pourquoi l’augmentation du SMIC ?

Vivre de son travail

Figurez-vous qu’il y a des gens particulièrement malins qui ont vachement réfléchi à notre système démocratique, à commencer par les philosophes des Lumières et les socialistes des XIXe et XXe siècle. Leur idée était assez simple, pour garantir l’égalité politique, il faut limiter les inégalités économiques et notamment permettre à chacun d’être indépendant et de pouvoir vivre décemment de son travail. De vrais gauchistes ! Une indépendance qui permet d’éviter un phénomène assez répandu : la domination sociale du vote.

Alors le SMIC, c’est un peu l’aboutissement de tout ça, matérialisé par le CNR dans son programme et gravé dans le marbre peu après la libération. Alors les analyses des libéraux selon lesquelles le SMIC créerait du chômage et contracterait l’échelle des salaires c’est de la flûte : la question d’un salaire minimum est celle d’une vision de la société, les calculs pingres des bourgeois n’ont pas à y intervenir…

Une mesure féministe

J‘imagine que la plupart d’entre-vous le sait (si je vous l’apprend c’est que je n’ai pas servi à rien), les femmes sont bien moins payées que les hommes dans le monde du travail. Le SMIC est donc déjà relativement efficace en ce qu’un smicard gagnera par heure la même somme qu’une smicarde. De manière général, la contraction de l’échelle des salaires ne peut être qu’une bonne nouvelle pour l’égalité aussi…

Par ailleurs, on ne peut nier le fait que les smicards sont en majorité des smicardes. Et qu’il s’agit d’un salaire horaire. Or, dans notre belle société, les tâches ménagère n’étant pas toujours réparties de manière hyper-progressiste (80% pour les femmes), une écrasante majorité des temps partiels, qui plus est au SMIC, est jalousement accaparée (oh la chance !) par des femmes. L’augmentation du SMIC est donc un des leviers les plus rapides et les plus efficaces pour augmenter le revenu des femmes et leur permettre une plus grande indépendance. Plutôt pas mal non ?

Relancer l’économie, sortir de la crise tout ça tout ça

Là on touche une autre corde sensible. En effet, c’est le moment où ça bloque chez beaucoup de gens qui croient encore que les chroniques économiques de BFM-TV sont faites par des économistes (oh putain l’erreur !) ou que Elkabach a toute sa tête (encore plus grosse erreur !). En effet, pour ces idolâtres libéraux, la logique de l’austérité fait loi. Et pour cause, son principe est simple, garantir et développer les profits des grands investisseurs. Pour cela, rien de plus efficace que de payer à coup de lance-pierre ses salariés et de conquérir de nouveaux marchés grâce aux privatisations. La perte du pouvoir d’achat liée au gel des salaires et à la réduction des minimas sociaux engendre une dégringolade de la consommation, et par là même du chiffre d’affaire de nombreuses entreprises, elle-même obligées de licencier et ainsi de baisser encore le pouvoir d’achat. Les recettes fiscales sur le revenu et la consommation s’effondrent et plombent les comptes publics. La fiscalité injuste des libéraux n’arrange rien et le pays a recours a davantage de prêts ce qui lui coûte d’autant plus en intérêts. La « confiance des marchés » (lol !) tangue et les taux d’intérêt s’envolent, tout comme la dette publique qu’ils emportent avec eux… Pour résoudre tout ça, le FMI et la commission européenne proposent de renflouer les banques détentrices de titres de la dette publique du pays en échange… de plus d’austérité, ce qui aggrave le problème…

Nous, de gauche (ah mais quelle horreur !), on augmente le SMIC en voulant prendre le processus inverse. Augmenter le SMIC c’est augmenter le pouvoir d’achat (oui un smicard augmenté ne met pas son argent sous son matelas). Donc cela augmente la consommation, les carnets de commandes se remplissent et permettent, ô miracle, aux entreprises d’embaucher et d’augmenter ainsi encore le pouvoir d’achat. L’augmentation des recettes fiscales liées aux revenus et à la consommation permet le financement de protections sociales et de services publics ( et résorbe la dette publique, tant qu’à faire). Chacun vit un peu mieux sauf… les actionnaires et les gros salaires car c’est eux la variable d’ajustement. Peut-être aussi les chroniqueurs économiques quand on s’apercevra qu’ils récitaient des conneries depuis le début.

Il ne s’agit donc pas d’augmenter le SMIC malgré la crise mais plutôt comme une solution à la crise. Subtil raisonnement qui est lié à notre capacité à avoir du bon sens. Ça alors !

Vous l’aurez compris, l’augmentation du SMIC, elle est salvatrice pour la gauche. Alors vouloir l’augmenter de si peu c’est se moquer du monde et surtout de cette masse miséreuse qui galère à vivre dans de bonnes conditions. Il n’y a aucune raison, autre que de vouloir lécher le cul au système financier, de ne pas augmenter bien plus les bas salaires. Comme je disais, je ne fais pas de procès d’intention. Alors j’espère que d’ici demain, le gouvernement se rappellera ce qu’est la gauche.

Romain JAMMES

Archive : Entre le marteau et l’enclume

Quand le pied quitte le sol, il n’y a plus de retour possible. Les souvenirs se bousculent dans l’esprit, comme un troupeau paniqué. Dans cet instant, pas de place pour quoi que ce soit de rationnel, c’est à celui qui arrivera le premier, avant qu’il ne soit bousculé par le suivant. Tout le corps se met à bouillonner, comme s’accrochant dans un dernier effort à se nourrir du moindre détail pour se rappeler qu’il est vivant.

C’était un lundi, il s’en souvient comme si c’était hier. Il y a de quoi. Ce jour là, il avait enfin vu la vie comme elle était. Il avait retiré ces lunettes qui ne le faisaient voir qu’en noir et blanc, la profusion de couleur l’avait ébloui comme jamais. Elle s’appelait Sandrine. Croiser ses yeux avait fait battre son cœur à 100 à l’heure. Il en avait du mal à parler. Le « bonjour » hésitant avait esquissé un sourire chez la femme : un nouveau coup de poignard dans le cœur, il avait failli suffoquer. Quand, quelques semaines plus tard, il goûta ses lèvres, c’est tout son corps qui sembla fondre. Jamais il n’avait ressenti quelque chose d’aussi fort. Le couple se le rappelait encore par nostalgie quelques-fois. Tout avait été très vite à l’époque, ce mariage, un des plus beaux jours de sa vie, ses enfants, qui donnaient tant de sens à son existence. Des éclaircies dans un monde parfois un peu morose. Mais au fond il s’en fichait, ce qui comptait c’était qu’il soit près d’eux. Quoi qu’il arrive en dehors, ce coin de paradis en était préservé. Enfin, c’est ce qu’il pensait.

C’était un mardi du mois de mai, quelques jours avant son anniversaire. Comme à l’accoutumée, il allait le fêter avec ses sœurs et ses parents le week-end qui suivait. Mais, ce jour là, Sandrine l’avait accueilli avec un sourire de malice, ses yeux pétillaient, elle était magnifique. Elle l’avait emmené avec son panier dans le parc à quelques centaines de mètres. Ils étaient montés main dans la main sur une colline boisée, ils y installèrent un pique-nique et mangèrent en amoureux. Le vin, les bougies et la nuit tombant donnaient un côté surréaliste à l’instant. Epris de désirs, ils finirent par se jeter l’un sur l’autre. Elle le déshabilla avec ce qu’il faut de douceur et de fermeté, chaque contact décuplait l’excitation, il se sentait trembler comme si c’était la première fois. Il ne l’avait jamais autant aimée que ce soir-là. Un plaisir sobre, un instant magique.

C’était un mercredi, il était fatigué. Il faut dire que son boulot lui pesait parfois, mais il s’en habituait. L’ambiance n’était pas mauvaise, en général, mais parfois le boulot s’accumulait. Cependant, il avait incontestablement de la chance, il le savait. Son diplôme en poche, il avait très vite été embauché par cette grande boite d’informatique. C’était l’époque où ça marchait d’enfer. Il avait gravi des échelons, avait une place honorable. Ses employeurs lui faisaient confiance et lui donnait quelques responsabilités. Il en tirait une immense fierté. Mais à responsabilité s’associe investissement. Et parfois, au grand désespoir de Sandrine, il ne comptait pas ses heures. Il y voyait un sacrifice pour leurs conditions de vie ; elle, un abandon, parfois.

C’était un jeudi, en vacances, une journée qui avait commencé comme les précédentes. Le soleil du printemps chauffait la tente, le plein air faisait tellement de bien. Sandrine avait prévu une randonnée familiale, les enfants n’étaient pas emballés pour tout dire. Quand le téléphone a sonné, il savait que ce n’était pas une bonne nouvelle. « Le boulot ? », demanda la femme en voyant sa tête. Pourtant, c’était la première fois. Il avait répondu, maintenant il le regrettait, il aurait voulu fuir la réalité un jour de plus. Au fond, ce n’était pas grand chose, mais cet événement l’avait marqué comme le début d’une autre époque. Celle où son entreprise avait cessé d’être la petite famille dans laquelle il avait commencé. Celle où les mines concentrées de collègues accomplis dans leur boulot s’étaient éteintes et marquées du stress et du déclinisme permanent. C’était le début de nombreux licenciements, il n’en faisait pas partie mais en était choqué.

C’était un vendredi, la nouvelle est tombée comme une enclume. Il s’y attendait, on lui avait déjà suggérée. Pas de licenciement possible pour lui, trop d’ancienneté pour que l’entreprise puisse se le permettre. Mais, quand il n’y a plus de boulot, il n’y a plus de boulot. Être relayé à faire un travail de technicien ne l’enchantait guerre. Mais il ne s’attendait pas à ce que ça prenne de telles proportions. « Plus que 10 ans et c’est la retraite », se disait-il, avant que ce ne soit plus. S’il avait perdu ses responsabilités, le rythme de travail, ne s’était pas amélioré pour autant. Il ne prenait plus aucun plaisir, une boule lui pinçait le ventre chaque matin, comme un trou noir aspirant un à un tous ses organes. Ses collègues ne rendait pas la chose plus agréable, emportés dans ce même tourbillon beaucoup avaient démissionné, ou n’affichait plus que des mines déconfites, vides, d’une pâleur mortelle. Une stratégie bien rodée par la direction pour ne pas avoir à payer des indemnités de licenciement.

 

Ce samedi là, il ne verrait toujours pas sa famille. Les déplacement se multipliaient. Il fallait faire l’assistance informatique de tout un bâtiment, le boulot était répétitif, harassant, mais pas le choix. Leur durée était variable, parfois même, il pouvait rentrer chez lui le week-end. Cette situation, Sandrine n’a jamais réussi à l’accepter. Il comprenait au fond, mais son existence semblait lui avoir échappé. Chaque jour semblait durer une année, chaque année une vie entière, la perspective du repos s’écartait à mesure qu’il avançait. Il en pleurait de douleur ou bien était-ce d’impatience, il ne savait plus trop ; de désespoir sans doute. À l’humiliation de la dégradation de son statut s’ajoutait celle, quotidienne, de ses supérieurs. Eux n’en manquait pas une pour rappeler que le travail n’était pas bien fait, que le client n’était pas entièrement satisfait. Une culpabilisation méthodique, pensée pour faire travailler toujours plus et toujours plus vite disaient certains de ses collègues. Mais les faits étaient là, il était au bout du rouleau.

Cette fois c’en était trop pour Sandrine. La vivacité de l’homme qu’elle aimait avait disparu. Chaque sourire était une lutte, sa mauvaise volonté à tout faire, malgré ses efforts, avait atteint un seuil critique. Il était fatigué en permanence, pas tant physiquement que psychologiquement. Il avait besoin d’aide, elle n’avait plus d’énergie pour en donner. Le couple se crispait, il fallait un électrochoc. Plusieurs fois elle l’avait supplié de démissionner, ils s’en sortiraient sûrement, malgré le crédit à rembourser. Au fond, elle savait que c’était faux. Les prises de bec de plus en plus régulières achevaient le tableau, un Van Gogh délavé, sans couleur, morne ; un mauvais film de Ken Loach, une tragédie lourde dont elle ne tirait aucune catharsis. Elle avait voulu le faire réagir, elle était partie. C’était un dimanche, c’était hier.

 

Aujourd’hui, il avait hésité à aller au boulot, il s’était dit que ça lui changerait les idées. Chaque seconde, il pensait à Sandrine, il n’y croyait pas, elle allait revenir. Il commençait à s’en apercevoir, il avait été trop loin. Toutes ses années à la faire souffrir, cette lâcheté quotidienne dont il faisait preuve doublée de son incompétence finie au travail. Que pensaient ses enfants qu’il aimait tant ? N’était-il pas un mauvais père, ringard et inexistant comme tant d’autres ? Un mari absent, un ami vaporeux, triste, qu’on évite et à qui on ne demande plus de nouvelles ? Depuis combien de temps n’avait-il pas vu ses sœur ? À quand datait sa dernière balade en forêt ? Son dernier foot avec ses voisins ? Il aurait voulu retourner 10, non 20 ans en arrière pour tout changer. Maintenant c’était trop tard. Le regard méprisant de chef de service, ce matin encore, ce « bonjour » plein de reproches l’avait convaincu : c’était un boulet tant pour la société que pour ses proches…

La terrasse était vide, la bruine décourageait les quelques fumeurs. Son pied quitta le sol du 6e étage. Quelques dizaines de mètres fatals qui bousculent ses idées, annoncent ce soulagement tant attendue. Il n’est plus un poids, à mesure que le sol se rapproche. Cette pression permanente allait enfin cesser de le broyer. Il est libre, l’instant d’après il regrette. Peu importe, il s’appelait Francis.

Romain JAMMES

«Une flaque de pleurs, une vague de peur, la bague du bonheur
Fruit de l’amour, fauché par le tranchant d’une dague de
Malheur, c’était pas l’heure de partir, il ne lui avait pas tout dit
Tant pis, ce sera au paradis
Et des remords de la racine, s’élève un arbre
Et de l’arbre pousse des fleurs délicates qui viennent caresser le
marbre » Un cris court dans la nuit, Iam

Archive : Du gris au larmes…

Un autre matin

Ce matin ressemble à beaucoup d’autres. Peut-être trop. Le réveil sonne dans la chambre et frappe les tempes de son cri strident. Il ne faut pas traîner, tout est millimétré. La pluie frappe les carreaux, c’est la saison mais Charles n’aime pas ça. Les pieds trouvent instinctivement les sandales dans le noir. L’homme quitte le lit où repose toujours sa bien-aimée. La douche dure 5 minutes, pas plus. Le thé chaud finit de réveiller les sens et, un morceau de pain dans la bouche, l’homme enfile son manteau et claque la porte.

Il fait encore nuit, l’air est glacial et gifles les joues. Le sol reflète les lumières du quartier et les silhouettes des tours dressées comme d’immenses totems noirs, symbole banal de l’âge du « tout béton ». Charles parcourt une centaine de mètres, un arrêt de bus l’attend avec les quelques personnes qui l’ont précédé. Ce sont toujours les mêmes. Depuis tant d’années, il connaît leurs visages, leurs styles vestimentaires, voire littéraires, quand ceux-ci plongent leurs pensées dans des romans ou des journaux. La première fois, intimidé, il s’était fendu d’un timide « bonjours » resté sans réponse. La moitié n’avait pas entendu, absorbée par la musique qui retentissait des écouteurs comme un chuchotement insupportable ; l’autre moitié n’avait pas prêté attention, tout juste y avait-il eu un regard discret sonnant comme un « qui c’est celui-là ? ». Il avait été un peu surpris, il est habitué, maintenant.

Le bus apparaît enfin et s’approche lourdement du trottoir en faisant siffler ses freins. La porte s’ouvre, les personnes s’y engouffrent, saluant poliment le chauffeur, parfois même sans lui porter un regard. La scène se répète plusieurs fois, jusqu’à la gare RER. Un flot emporte alors tous les passagers. On pourrait le suivre sans ouvrir les yeux. Chacun valide son titre et fait tourner le tourniquet, descend l’escalier jusqu’au quai et se place stratégiquement en fonction de la gare d’arrivée. Charles ne déroge pas à la règle, il n’y pense même plus, ces gestes se font tous seuls. Il y pense parfois avec ironie, voire un léger malaise. Le train s’avance lentement, chacun y trouve sa place, loin des autres, sauf s’il n’a pas le choix. Le jour se lève à mesure que les gares s’enchaînent. C’est au tour de la correspondance de Charles. Un escalier à monter, un autre à descendre. Le matin la procession de travailleur a tout d’un ballet funeste, comme une danse frénétique. Le ciel gris s’éclaircit, laissant voir les passagers marchant sur le bitume gris avec leur manteau gris et leur pantalon noir, passant d’un train gris à un autre train, gris, celui-ci. Les visages sont fermés, Charles ne s’y est jamais vraiment fait à ça. Mais c’est ainsi.

Une dernière séance

Arrivée : 8h15. Charles enfile sa combinaison bleue, elle commence à être usée. Voilà 2 semaines qu’il a demandé à ce qu’on la change. Son boulot n’est pas passionnant, mais il n’a trouvé que ça vu sa situation. Il réceptionne des pièces de moteurs qu’il amène aux OS, puis remballe les pièces réparées pour les remettre dans des camions. La journée passe vite, les colis s’enchaînent, il faut tenir la cadence, dur depuis la dernière série de licenciements. La pause de midi est plus que la bienvenue, puis c’est reparti jusqu’à 17h30. Pas le temps de penser, le travail devient mécanique. On parle très peu en dehors du repas, les collègues ne sont pas méchants, mais l’énergie et la joie de vivre manquent. Il y a bien Momo, un jeune très actif, qui a manqué une carrière de footballeur d’après lui. Un vrai moulin à parole, mais il est bien seul dans le cas, au point que beaucoup considère qu’il a une case en moins.

Le retour rejoue le bal du matin, la fatigue en plus. Reste le soulagement de pouvoir retrouver son foyer, sa famille. Charles n’attend que ça depuis qu’il a mis le nez dehors. De nouveau, la procession se met en marche, plus nombreuse qu’à l’aller. Les marches défilent, les visages se ferment, les yeux regardent les pieds de leurs propriétaires quand ils ne se perdent pas dans les écrans des téléphones ou les pages des romans à l’eau de rose. À la sortie, la file glauque reste immobile dans l’escalator, valide mécaniquement son pass Navigo, comme pour pointer son retour. Le trajet du bus semblent encore plus long…

Plus que quelques mètres, Charles avance d’un pas assuré, la fatigue est lourde sur les épaules, mais déjà un sourire marque son visage. Il se voit déjà embrasser son fils, prendre sa femme dans ses bras, leur raconter sa journée, écouter la leur. Il cherche déjà ce moment devant ces cahiers d’écolier, à tenter d’expliquer à Juan ce que lui n’a jamais eu la chance de faire. Il sent déjà ses lèvres toucher la chaleur de celles d’Olivia. Il est comme submergé par une vague d’amour qui donne tant de couleur à cette société froide et mécanique. Ici, il est heureux.

Seulement, ce jour-là, 3 hommes l’attendent à la porte, près d’une voiture. Charles sait déjà, mais il est trop tard. Son cœur s’emballe, pendant une seconde c’est la panique. Il savait que tout pouvait s’écrouler du jour au lendemain mais on est jamais assez préparé à ce genre de chose. La seconde d’après, la résignation prend le pas. Toute une vie défile dans la tête, ces nuits passées à la préfectures pour rien, cet imbroglio administratif pour un papier, puis un autre. Charles voit s’éloigner son rêve à mesure qu’un des agents avance, lui demandant ses papiers. Ses genoux touchent le sol, il ne les avait pas senti défaillir. La porte vers l’enfer est ouverte, le malien ne dormira pas chez lui ce soir. Dans quelques jours, il sera à plusieurs milliers de kilomètres comme plus de 20 000 étrangers par an.

Romain JAMMES