« Changez votre photo de profil »

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Les périodes de vives émotions ne sont pas toujours les meilleures pour réfléchir. Je ne nous prends pas pour des imbéciles, pas plus que je prends pour des psychopathes celles ceux qui essayent malgré tout de raisonner, voire d’apporter de l’humour à ce qui est effroyable. Je dis ça avant toute chose pour ne pas recevoir les sempiternelles remarques larmoyantes me rappelant qu’il y a des morts et qu’au fond, cela rend secondaire la nature de la commémoration qu’on leur porte. Je ne le pense pas, surtout quand des morts sont aussi politiques.

Dans la fanfare générale j’ai donc exprimé mon doute sur ces photos de profil aux filtres tricolores qui se multipliaient parmi mes « ami-e-s ». Que n’ai-je pas tourné 7 fois mes doigts dans ma bouche avant de blasphémer…

L’effroi de l’uniformité

Sans d’abord trop y réfléchir, j’ai eu un profond malaise à voir toutes ces photos de profil. Un malaise sans rapport aux trois couleurs car je suis profondément républicain, et comme la République a créé la nation, les symboles de la nation sont ceux de la République (même si tout le monde ne le voit pas comme ça). Ce malaise c’était la masse et l’uniformité du changement de photo de profil.1

Je n’ai bien sûr rien contre le principe de réactions massives face à de tels actes, ou même dans d’autres cas pour défendre une idée, ou ses droits… Mais la masse couplée à l’uniformité a clairement créé deux camps dans mes ami-e-s facebook : ceux qui l’ont et ceux qui ne l’ont pas. Avec comme corollaire 3 conséquences immédiates dans la communauté :

  • D’abord, l’effacement de toute autre forme d’expression liée aux événements. Ils existent, mais s’effacent devant une réaction si visible d’un coup d’œil et si partagée au sein de nos contacts.
  • Ensuite, le sentiment de culpabilité de ne pas réagir à la hauteur des événements quand la tristesse est aussi universellement partagée. En d’autres termes, on est tous dans le fond, et certains se baladent avec un badge « je suis dans le fond », au point qu’on se demande, comme on ne le porte pas spécialement, si on est pas un immonde connard qui n’est pas tant dans le fond que ça, ou si on va pas passer pour cet immonde connard sans ce badge.
  • Enfin, en lien avec les deux précédents, c’est l’injonction de porter la même chose. Elle s’opère par le collectif qui vous pousse à l’uniformité, mais aussi par Facebook qui met en place un système d’indignation en un clic (j’y reviendrai, mais il y a des pistes ici).

Il y a donc une espèce d’oppression dans le phénomène. Mais s’il ne s’agissait que de ma personne je m’en foutrais (quoi que…) Mais derrière cette oppression il y a un phénomène bien plus inquiétant qu’on a vu apparaître en janvier dernier.

L’unanimisme excluant

Ce phénomène c’est celui de l’unanimisme décrété. En janvier dernier, le « Je suis Charlie » était une réaction légitime aux attentats. Mais sa dérive en unanimisme a créé un malaise profond dans notre société et rejeté ceux qui ne s’y sentaient pas 2spécialement à l’aise, quelles que soient les raisons.

En clair, il y a eu une injonction collective à adhérer à la République, ce qui est la négation même de la République. Beaucoup de français ne se sentent pas en « Liberté, Égalité, Fraternité ». Souvent à raison, car ils sont montré du doigt pour leur origine, leur religion, leur sexualité ou leurs opinions politiques parfois. L’injonction a donc accentué un gouffre entre ces personnes et la République. Or, elle est, de mon point de vue, le meilleur outil pour combattre le fanatisme des terroristes : à travers ses valeurs, son universalité, ses services publics, son partage des richesses (pour le peu qu’il en reste).

Quand la plus grosse ordure politique pouvait dire « Je suis Charlie » et que beaucoup de citoyens honnêtes ne s’y reconnaissent pas, l’expression n’a plus vraiment le sens qu’elle voulait avoir au départ.

Ce phénomène, j’ai l’impression de le revivre, à une autre échelle, avec d’autres outils, mais dans la même logique contre-productive. La démonstration en a été les insultes et l’agressivité qui m’ont visé dans la simple interrogation des photos de profil partagées aussi bien par des ami-e-s bien à gauche et Florian Philippot, un des leaders du FN.

L’indignation comme produit

Enfin, pour le dessert, le malaise a aussi été celui de la proposition (ou l’injonction « Changez votre photo de profil ») de Facebook, ce qui n’était pas forcément le cas pour « Je suis Charlie ». Le réseau social en avait certainement tiré les leçons pour être fin prêt pour le prochain drame. (Et voulait en profiter ?)3

Le fait qu’une grande entreprise comme Facebook choisisse les formes de notre indignation n’a rien de très anodin. Au fond, tout objet moral ou physique qu’une firme capitaliste reprend est uniformisé dans la perspective d’une meilleure efficacité pour un meilleur rendement. Nous avons des maisons fabriquées toutes pareilles, des fringues toutes pareilles, des tables et des chaises bon marché toutes pareilles, des albums tous pareils que les standards nous imposent.

Nous n’avions pas, jusque-là, notre commémoration collective toute pareille. L’indignation et la résistance transformée en produit marketing. Mais on n’arrête pas le progrès.

Le samedi, une amie (qui avait la fameuse photo de profil, ce qui ne m’a pas empêché de la lire) a cité un commentaire sur le site de New-York Times :

« La France incarne tout ce que les fanatiques religieux haïssent : la jouissance de la vie ici, sur terre, d’une multitude de manières ; une tasse de café qui sent bon, accompagnée d’un croissant, un matin ; de belles femmes en robes courtes souriant librement dans la rue ; l’odeur du pain chaud ; une bouteille de vin partagée avec des amis, quelques gouttes de parfum, des enfants jouant au jardin du Luxembourg, le droit de ne pas croire en Dieu, de ne pas s’inquiéter des calories, de flirter et de fumer, et de faire l’amour hors mariage, de prendre des vacances, de lire n’importe quel livre, d’aller à l’école gratuitement, de jouer, de rire, de débattre, de se moquer des prélats comme des hommes et des femmes politiques, de remettre les angoisses à plus tard : après la mort. Aucun pays ne profite aussi bien de la vie sur terre que la France. »

J’étais fier en lisant ça, fier de notre culture, de notre manière de vivre, de notre capacité à être subversifs, à briser des cadres. Mais cette photo de profil, c’est au fond diamétralement l’inverse de ce symbole. C’est la froideur de l’uniformité plutôt que la diversité qui nous rend vivant. C’est l’unanimisme autoritaire plutôt que la confrontation des points de vue et la raison comme seule guide…

Vive la République.

Romain JAMMES