Pourquoi l’austérité est un attentat contre les femmes ?

Dimanche 9 juin avait lieu la marche des femmes contre l’austérité. Une initiative importante qui pointe que la moitié de la population subit de manière redoublée l’ensemble des politiques d’austérité que nous impose ce gouvernement. Elle fait aussi le lien entre la lutte contre le patriarcat et la lutte contre les logiques capitalistes. Car même si abolir le capitalisme n’abolira pas la domination masculine, ce système économique l’alimente et l’instrumentalise.

J’ai écrit cet article dans la revue À Gauche.

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L’austérité est un désastre pour les peuples européens. Elle plonge dans la misère et la précarité des millions de citoyens. Elle frappe de plein fouet les protections sociales, les salaires et les services publics en appliquant les normes budgétaires ultra-libérales à tous les compartiments de la société. Ce sont, comme toujours dans ce cas, les populations les plus fragilisées à qui les coups les plus durs sont portés. En particulier les femmes…

L’austérité et le travail des femmes

L’ensemble du monde du travail est impacté par les mesures d’austérité. Les gouvernements cassent le code du travail sous couvert de compétitivité comme en témoigne en France l’accord made in Medef. La recette est toujours la même : baisser les salaires, licencier plus facilement ou encore baisser les cotisations patronales.1

Or, la situation des femmes dans le marché de travail les rend encore plus fragiles face à ces mesures. Les femmes gagnent en moyenne 27% de moins que leurs collègues masculins, elles sont près d’un quart des salariées à toucher le SMIC contre 8% pour les hommes. Un plafond de verre les exclue de nombreux postes de direction. 80% des temps partiels imposés sont effectués par des femmes et 8 travailleurs sur 10 qui vivent sous le seuil de pauvreté sont des travailleuses. Les métiers les moins valorisés et les plus précaires sont souvent l’apanage des femmes qui servent plus facilement de variable d’ajustement pour les entreprises. Le processus d’ « informalisation » du travail qui se développe touche avant tout les domaines dans lesquelles les femmes sont majoritaires. Cela accentue les écarts de salaire et remet directement en cause le respect des droits des travailleuses. La Confédération Européenne des Syndicats a d’ailleurs tenté d’alerter sur les conséquences désastreuses de la « crise » sur la précarité et le chômage des femmes.

Le taux de chômage des femmes est souvent en trompe l’œil. Il ignore souvent les catégories B et C relevant de « l’activité réduite » majoritairement féminine. En 2009 et 2010, les femmes ont été davantage touchées par la réduction de leur activité que par les licenciements. En revanche, en 2011, pour les catégories A, le chômage des hommes a augmenté de 0,9% sur l’année 2011 contre 5,4% pour les femmes (Insee). Les indemnisations sont loin d’être les même puisque Pôle emploi reconnaissait en 2009 que 64,1% des hommes au chômage étaient indemnisés contre 56,9% des femmes.

Delphine Beauvois

Delphine Beauvois

La protection sociale des femmes

L’austérité conduit aussi au rabotage des protections sociales et des services sociaux partout en Europe. Les budgets sociaux subissent ainsi des réductions drastiques qui touchent particulièrement les femmes.

La retraite est déjà un facteur d’inégalité femmes-hommes. Les retraitées touchent en effet 38% de moins que leurs homologues masculins. Un écart qui s’explique par leur condition globale de travail. Les femmes ont une rémunération inférieure aux hommes et davantage de temps partiels imposés. La plus forte précarité, le travail caché plus important, et les ruptures de carrières, notamment pour raisons familiales sont les principales causes de ce que 30% des femmes ne valident pas tous leurs trimestres en France (contre 5% pour les hommes). Toutes les attaques contre le système de retraite touchent donc les femmes en premier lieu. L’allongement de la durée légale de départ en retraite ou de la durée de cotisation touche particulièrement leurs carrières en dent de scie. De même, la baisse des pensions ou leur privatisation via le système par capitalisation, ont un impact plus important sur les femmes dont les revenus sont globalement plus faibles. Aujourd’hui, la moitié des retraitées vivent déjà sous le seuil de pauvreté.

De nombreux pays d’Europe subissent également une réduction de leurs allocations ou des prestations de leur système de sécurité sociale. Cela va du déremboursement des soins dits de « confort » à celui de l’avortement ou d’une partie de la contraception. Ce même phénomène existe en France auquel s’ajoute notamment la franchise médicale et la libéralisation progressive de nombreux services publics

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Les femmes et les services publics

L’austérité est une attaque en règle contre les services publics : santé, école, télécommunication, énergie, transports… Tout y passe. Ce sont pourtant les chevilles ouvrières de l’égalité en France.

La marchandisation progressive du savoir à travers la baisse des effectifs, la réforme des programmes ou le processus de Lisbonne pour l’enseignement supérieur, empêche de lutter par l’éducation contre le sexisme quotidien. Les recherches sur les inégalités de genre ne correspondent pas à la rentabilité immédiate que demandent les marchés et ne font donc pas partie des priorités d’excellence fixés par les gouvernements.

La santé est un domaine particulièrement touché par la libéralisation des services publics. Le privé tire parti du désengagement de l’Etat. Les cliniques semi-publiques voire entièrement privées sont encouragées. C’est plus largement les normes comptables des entreprises privées qui sont appliquées aux hôpitaux. Les activités les moins rentables sont donc les premières à être sacrifiées. 144 maternités ont fermé entre 2001 et 2010, voyant leur nombre passer de 679 à 535. Plus globalement, en 35 ans, 800 maternités ont été supprimées. Celles qui restent manquent d’effectifs. Les centres IVG subissent également des coupes drastiques 180 ont été fermés entre 2002 et 2012, notamment les petits centres de proximité.

Le désengagement de l’Etat dans les services publics a aussi un fort impact sur l’emploi des femmes. L’éducation nationale ou l’action sociale embauchant de nombreuses femmes, elles ont particulièrement subi ces suppressions de poste au point qu’on remarque une nette augmentation du chômage des jeunes femmes diplômées, de 7,2 points contre 4,5 pour les hommes.

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Jennifer Léonie Bellay

Une République féministe ?

Nous luttons pour une 6e République qui soit aussi féministe. Elle doit l’être non seulement dans la répartition du pouvoir qu’elle organise, mais également dans les politiques qu’elle produit. Augmenter le SMIC et lutter contre le temps partiel subi est indispensable pour l’émancipation matérielle et intellectuelle des femmes.

La République doit se doter d’un service public de la petite enfance, investir dans l’éducation pour que l’école combatte les stéréotypes de genre. Elle doit investir dans la recherche pour identifier les discriminations et combattre les lieux communs sur lesquels elles s’appuient. Elle doit lutter contre les violences faites aux femmes à travers des agents formés à ce sujet et punir le sexisme de la même manière qu’elle punit le racisme.

Une politique féministe implique une relance économique, l’investissement dans les services publics, des protections sociales importantes. Elle passe donc par une rupture radicale avec l’austérité.

Romain Jammes

Le SMIC : coup de pouce ou doigt d’honneur ?

Vous en pensez quoi, vous, de ce coup de pouce au SMIC ? Je ne suis pas du genre à faire des procès d’intention, alors naïvement, j’ai davantage pensé au gros pouce de la Société Générale qu’au doigt d’honneur auquel on a eu le droit. Déception, forcément, mais colère surtout, devant le mépris d’une si ridicule augmentation (2%, ce qui, ramené à l’inflation, fait 0,6% d’augmentation effective). C’est que le SMIC, c’est pas la folie des grandeurs ces temps-ci… À peine à 100 € de plus que le seuil de pauvreté (pour ceux qui ont la chance de bosser à plein temps), croyez bien que pour beaucoup c’est le 2 que commence la fin du mois…

Mais pour certains, la gauche au pouvoir, ça veut dire l’augmentation des salaires. Ça parait logique, c’est validé par l’histoire, mais surtout c’est un besoin absolu. L’augmentation des loyers ne connait pas d’égal, et plus largement encore, l’ensemble des dépenses de contraintes aspire une part de plus en plus importante des bas revenus. Des dépenses de contraintes ? Oui, vous savez, les luxes du genre un toit avec de l’eau, de l’électricité, un téléphone, Internet et une assurance. En bref, tout ce qu’on dépense avant de s’acheter un bifteck parce que c’est prélevé directement. Dans l’océan de misère que cela génère, on peut noter toutefois la portée révolutionnaire du retrait brutal d’une telle somme sur les comptes d’autant de monde. C’est Cantona qui doit être content !

Vous comprendrez donc qu’on se fâche tout rouge, mais aussi qu’on ait une peur bleue pour la suite car si en 1981 l’augmentation était de 20%, en 2012 de 2%, je vous laisse deviner ce qui se passera en 2017. Alors je ne pense pas inutile (sinon arrêtez-vous là hein !) de faire ce petit rappel : pourquoi l’augmentation du SMIC ?

Vivre de son travail

Figurez-vous qu’il y a des gens particulièrement malins qui ont vachement réfléchi à notre système démocratique, à commencer par les philosophes des Lumières et les socialistes des XIXe et XXe siècle. Leur idée était assez simple, pour garantir l’égalité politique, il faut limiter les inégalités économiques et notamment permettre à chacun d’être indépendant et de pouvoir vivre décemment de son travail. De vrais gauchistes ! Une indépendance qui permet d’éviter un phénomène assez répandu : la domination sociale du vote.

Alors le SMIC, c’est un peu l’aboutissement de tout ça, matérialisé par le CNR dans son programme et gravé dans le marbre peu après la libération. Alors les analyses des libéraux selon lesquelles le SMIC créerait du chômage et contracterait l’échelle des salaires c’est de la flûte : la question d’un salaire minimum est celle d’une vision de la société, les calculs pingres des bourgeois n’ont pas à y intervenir…

Une mesure féministe

J‘imagine que la plupart d’entre-vous le sait (si je vous l’apprend c’est que je n’ai pas servi à rien), les femmes sont bien moins payées que les hommes dans le monde du travail. Le SMIC est donc déjà relativement efficace en ce qu’un smicard gagnera par heure la même somme qu’une smicarde. De manière général, la contraction de l’échelle des salaires ne peut être qu’une bonne nouvelle pour l’égalité aussi…

Par ailleurs, on ne peut nier le fait que les smicards sont en majorité des smicardes. Et qu’il s’agit d’un salaire horaire. Or, dans notre belle société, les tâches ménagère n’étant pas toujours réparties de manière hyper-progressiste (80% pour les femmes), une écrasante majorité des temps partiels, qui plus est au SMIC, est jalousement accaparée (oh la chance !) par des femmes. L’augmentation du SMIC est donc un des leviers les plus rapides et les plus efficaces pour augmenter le revenu des femmes et leur permettre une plus grande indépendance. Plutôt pas mal non ?

Relancer l’économie, sortir de la crise tout ça tout ça

Là on touche une autre corde sensible. En effet, c’est le moment où ça bloque chez beaucoup de gens qui croient encore que les chroniques économiques de BFM-TV sont faites par des économistes (oh putain l’erreur !) ou que Elkabach a toute sa tête (encore plus grosse erreur !). En effet, pour ces idolâtres libéraux, la logique de l’austérité fait loi. Et pour cause, son principe est simple, garantir et développer les profits des grands investisseurs. Pour cela, rien de plus efficace que de payer à coup de lance-pierre ses salariés et de conquérir de nouveaux marchés grâce aux privatisations. La perte du pouvoir d’achat liée au gel des salaires et à la réduction des minimas sociaux engendre une dégringolade de la consommation, et par là même du chiffre d’affaire de nombreuses entreprises, elle-même obligées de licencier et ainsi de baisser encore le pouvoir d’achat. Les recettes fiscales sur le revenu et la consommation s’effondrent et plombent les comptes publics. La fiscalité injuste des libéraux n’arrange rien et le pays a recours a davantage de prêts ce qui lui coûte d’autant plus en intérêts. La « confiance des marchés » (lol !) tangue et les taux d’intérêt s’envolent, tout comme la dette publique qu’ils emportent avec eux… Pour résoudre tout ça, le FMI et la commission européenne proposent de renflouer les banques détentrices de titres de la dette publique du pays en échange… de plus d’austérité, ce qui aggrave le problème…

Nous, de gauche (ah mais quelle horreur !), on augmente le SMIC en voulant prendre le processus inverse. Augmenter le SMIC c’est augmenter le pouvoir d’achat (oui un smicard augmenté ne met pas son argent sous son matelas). Donc cela augmente la consommation, les carnets de commandes se remplissent et permettent, ô miracle, aux entreprises d’embaucher et d’augmenter ainsi encore le pouvoir d’achat. L’augmentation des recettes fiscales liées aux revenus et à la consommation permet le financement de protections sociales et de services publics ( et résorbe la dette publique, tant qu’à faire). Chacun vit un peu mieux sauf… les actionnaires et les gros salaires car c’est eux la variable d’ajustement. Peut-être aussi les chroniqueurs économiques quand on s’apercevra qu’ils récitaient des conneries depuis le début.

Il ne s’agit donc pas d’augmenter le SMIC malgré la crise mais plutôt comme une solution à la crise. Subtil raisonnement qui est lié à notre capacité à avoir du bon sens. Ça alors !

Vous l’aurez compris, l’augmentation du SMIC, elle est salvatrice pour la gauche. Alors vouloir l’augmenter de si peu c’est se moquer du monde et surtout de cette masse miséreuse qui galère à vivre dans de bonnes conditions. Il n’y a aucune raison, autre que de vouloir lécher le cul au système financier, de ne pas augmenter bien plus les bas salaires. Comme je disais, je ne fais pas de procès d’intention. Alors j’espère que d’ici demain, le gouvernement se rappellera ce qu’est la gauche.

Romain JAMMES