Ce soir je rends ma carte…

Je ne vous parle pas tous les quatre matins de mon parti. Ce n’est pas que j’en ai honte, mais comme mon action et mes idées vont bien au-delà, j’essaye d’éviter le travers nombriliste qui caractérise beaucoup de militants. Pas tant de chez nous que d’ailleurs, vous savez, dans ces mastodontes qui pensent que la politique se résume à la vie de leur organisation.

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La politique, c’est un combat très dur. Il est très dur car il est au front, sur le champ des tirs nourris dès qu’une tête dépasse du rang. Il est dur parce qu’il est utile, parce qu’il bouscule et touche directement les places confortables de ceux qui nous confisquent le pouvoir. Il est dur et enthousiasmant, fait de hautes montagnes et de profondes vallées, comme un amour passionnel qui ne reste jamais en place.

Ma révolution fiscale

Ce dimanche on repartait au combat. Quand je dis « ce dimanche » ça veut dire, les semaines qui l’ont précédé. Les bonnets rouges monopolisaient l’actualité dans une critique réactionnaire de l’impôt. Un beau paquet cadeau tinté de patronat paternaliste, de députés UMP et les nazillons du FN en embuscade. Comme à son habitude, le gouvernement s’est couché, trop facile… Il n’a pas tenu une semainephoto 1er dec avant d’injecter quelques millions pour calmer les ardeurs.

Nous, nous ne voulions pas disparaître : la gauche, celle qui a autre chose à dire sur l’impôt que le « ras-le-bol » fiscal. Celle qui veut d’un impôt progressif, sans privilèges, sans niches, sans foutage de gueule des puissants qui copinent entre eux pour faire payer le plus grand nombre à leur place. Donc on se bat avec nos médias contre les rouleaux compresseurs audiovisuels, on va sur nos marchés, devant les bouches de métro, on frappe à des portes et on explique encore et encore.

Le jour-J le stress monte. Claire et moi décorons le camion que nous animons, dernière répétition des chansons, préparation de la playlist. Le car des Toulousains est arrivé tôt le matin. Les camarades ont collé des affiches tout le long du parcours dans le froid. La foule se rassemble doucement. On sait que rien ne va de soi. Un mouvement n’émerge pas tout seul, il faut d’abord que les gens le connaissent, qu’ils soient convaincus que c’est leur intérêt et que ça vaut le coup de se bouger le cul un dimanche. Dans l’océan de résignation que répand la politique de Hollande, chaque personne est précieuse.

La marche avance et le camion prend place, Claire et moi jouons notre rôle : chansons, danses, petites mises-en scène. Ça plaît, et l’énergie de la foule nous booste. Nous sommes derrière le carré de tête. À mesure qu’on avance sur le boulevard de l’Hôpital on prend conscience du nombre qu’on est. On n’en voit toujours pas le bout quand on bifurque au niveau 6d’Austerlitz ! Ma gorge se dénoue, le pari est réussi.

Derrière nous, le cortège de départ s’est fait déborder par des citoyens de partout. On voit au fond la banderole du Front de Gauche 31 qui s’est perdu dans la masse. Dans un autre contexte, ça aurait pu m’agacer. Mais la bonne humeur règne, une harmonie qu’on voit rarement dans les manifestations, une camaraderie qu’on croit presque tenir du bout des doigts dans les sourires complices, les regards tendres, les rires qui éclatent.

Quand je dois annoncer le chiffre j’ai le souffle coupé. Qu’importe la lutte arithmétique, là n’est pas l’important : on est bien plus que ce qu’on espérait ! C’est ça ma révolution fiscale, cette démonstration que notre camp est toujours prêt à se battre…

Coup de boutoir…

Sacré coup sur la gueule quand je regarde les infos après. Valls annonce 7000 participants. Le chiffre me fait rire quand je pense à la vue que j’avais quelques heures plus tôt. Mais je sais qu’il sera pris au sérieux, comme les chiffres « officiels » que la préfecture n’a pas le droit de donner d’après elle.

Ça fanfaronne un max, les socialistes se succèdent pour nous traiter de poujadistes… Eux qui ont brossé dans le sens du poil les « bonnets rouges » nous assimilent à un mouvement politique qui a fait émerger Jean-Marie Le Pen. Ces chiens n’ont plus de limites et les9 journalistes hochent la tête comme si c’était de bonne guerre.

La photo de l’interview de JLM tourne. Une photo avant la manif, avec une vingtaine de camarades pour faire le fond. Rien de très original, aucune manipulation, simplement un décor qu’on assume sur les réseaux sociaux. Mais rien n’y fait, les adversaires sont trop contents d’en profiter et de ressortir le refrain qu’ils vomissent à chaque fois qu’ils ont à parler de nous : « Vous n’êtes que 2 » disaient-ils en 2008 lors de la création du Parti de Gauche ; « Vous êtes un homme seul M. Mélenchon » crachait Cahuzac sur France-2 l’année dernière. Méprisants et corrompus… Mais ça marche, et moi, je vacille.

À bout de souffle

Arrêtons-nous un instant. Chère lectrice, cher lecteur… est-ce que tu sais ce qu’est la vérité ? Je me suis souvent posé la question. Est-ce que c’est quelque-chose qui existe, qui s’est passé ? Est-ce que la réalité a une existence si on ne la voit pas ? Du point de vue de l’humanité, ce qui existe, c’est ce qui est perçu. Ceux qui étaient là ont vu que nous étions plusieurs dizaines de milliers. Ceux qui étaient à leur fenêtre du boulevard de l’Hôpital, ou dans ce métro qui nous a salués en klaxonnant… ceux-là doivent savoir le mensonge qui se dessine derrière les chiffres de Valls.

Mais la vérité, ce n’est pas ça. La vérité c’est ce que le peuple croit savoir de ce qui s’est passé. Aux 100 000 personnes s’opposent les millions de témoins des moqueries constantes des médias de masse, les milliers de lecteurs des torchons qui expliquent sur tous les tons que c’était un échec. À ceux qui se sont arrachés pour ne pas que leur avis disparaisse dans l’océan de merde du débat politique, s’opposent ces belles personnes manipulatrices, qui en trois mots dénigrent l’essence du moteur démocratique.

4Je suis fatigué ce soir… fatigué de cette lutte. Usé de creuser à la petite cuillère ce que les autres remplissent à la pelleteuse. Abattu par le mépris qui frappe comme une enclume sur mes camarades et moi qui mettons tant de nous dans la bataille… Je veux m’évader dans un autre monde. Ne pas savoir, ne pas sentir, simplement me fondre dans les limbes. Parfois je veux prendre matériellement les armes, me dire qu’au fond la seule action efficace serait de leur coller une balle entre les deux yeux, ou un bon coup de batte derrière la nuque.

Ce soir j’abandonne, c’est trop dur. J’irai nourrir le marais stagnant de ceux qui n’agissent plus, je n’ai même plus envie d’y penser. Je suis déjà parti, loin, à jouir sans regarder l’après… Mon oreiller m’aspire, au revoir.

C’est un joli nom…

Ce matin je me réveille comme après trop de mauvais vin. Je patauge à demi-endormi jusqu’à ma salle de bain pour voir ma sale tronche. J’enfile quelques vêtements pour me réchauffer. Le café coule et fait émerger mes derniers sens.

La télé répète son refrain odieux. Éco-taxe, faits divers, inepties rageuses d’économistes libéraux qui en veulent toujours plus. On croirait des vampires assoiffés que rien n’arrête. J’aimerais qu’ils affrontent le regard de haine que je leur porte. Qu’ils osent tenir ces propos devant les conséquences des politiques qu’ils défendent. Les images d’hier reviennent à mon souvenir. Leur sourire narquois quand leur message est passé, leur satisfaction quand les mensonges font le buzz.1

J’enrage devant cet immonde Valls qui parle de racisme au moment même où il expulse à tour de bras. Je scotche sur ce débat inique entre deux députés censés être en opposition mais d’accord sur tout, l’un surenchérissant sur l’autre, à qui est plus austère, à qui saignera le plus la population, à qui supprimera le plus de fonctionnaires. Les journalistes font le joyeux deuil du repos dominical. Une ode à l’exploitation sans la moindre contradiction… Quelle horreur !

Je pense à tous mes amis de ce week-end, à leur joie de vivre, à leur lutte en chanson. Je pense aux slogans, aux « Résistance » qui à chaque fois frappent ma poitrine comme un défibrillateur. Je pense aux milliers de gens qu’on rencontre, au sens que la lutte donne à mon existence dans cette société qui me révulse. Je vois Claire et son bonnet phrygien, Manu et son sourire soulagé quand tout marche sur des roulettes. Je pense à ces femmes et ces hommes, plus vieux, qui affrontent Goliath depuis des dizaines d’années et qui étaient encore là dimanche. J’ai l’image de nos grands modèles qui ont offert leur vie à ce combat, qui n’ont jamais cessé, jusqu’à leur dernier souffle malgré les coups qu’ils subissaient encore et encore.

J’imagine la satisfaction de ces trous-du-cul quand un de nous lâche le drapeau. Depuis les carriéristes de l’UNEF qui m’ont traité de tous les noms avec condescendance quand j’étais étudiant jusqu’à ces fachos qui n’hésitent plus à agresser mes ami-e-s aujourd’hui.

Hier soir, j’ai rendu ma carte, ce matin, je la reprends et avec elle, le fanal de combat, toujours plus déterminé. Ils ne m’auront pas, ils ne nous auront pas. Je ne laisserais pas le champ de bataille aux pourris qui en tirent profit… Je comprends enfin, sûrement à ma façon, ces mots d’Aragon : « Je démissionne tous les soirs du parti communiste pour y ré-adhérer tous les matins. »

Il est 8h, la nuit a été courte. La journée sera longue, heureuse, combative… Je suis militant du Parti de Gauche.

Romain JAMMES

D’après une pas-si-vieille idée de mon ami Nathanaël !

Guerre de position et guerre de mouvement

Une guerre ?

Je sais pas pour vous, mais pour moi comme pour beaucoup de militants, la bataille politique est une guerre. On ne dramatise pas notre vie quotidienne, nous ne sommes pas des maquisards face à l’occupation ou des guérilleros fusillés par la guardia civil. Nous pourrions l’être, pour certain, si le contexte politique venait à évoluer. Nous nous battons avec les armes qui correspondent à la période. Du moins c’est ce que nous pensons.

1Pas de romance disais-je, mais une sensation tenace dans l’organisation de cette bataille. Le rejet, d’abord. Celui de cette société qui organise la misère de masse et l’opulence d’une poignée de parasites. Elle anime plus qu’un calcul rationnel qui nous conduirait à vouloir en changer. Elle attise notre rage et notre haine, nos tripes bouillonnent à nous serrer l’estomac, quand par moment ça fait trop.

C’est une guerre parce qu’elle implique des camps qui jouent les uns contre les autres, deux camps pour être précis. Si un camp baisse la garde, l’autre frappe. C’est la cruelle histoire du mouvement ouvrier montrant que la limite à l’exploitation c’est la résistance à l’exploitation. Rien ne tombe du ciel, tout s’arrache par le rapport de force. Chaque mètre de terrain est l’objet d’une lutte. Et la lutte est « continue » permanente ?.

Seulement voilà, s’il y avait une seule manière de faire la guerre, ce serait trop simple. À ma petite échelle j’y participe. Si le blog est une arme, c’est l’action avec mon parti qui matérialise ma place sur le champ de Mars. Et comme beaucoup d’organisations, surtout jeunes comme la notre, nous vivons ce fameux tiraillement entre guerre de position et guerre de mouvement.

La guerre de position

La guerre de position c’est celle qui s’installe et qui dure. Celle qui a fait trainer 14-18, qui ne devait durer que quelques semaines. Elle est faite pour le temps qui s’écoule 2lentement, pour les périodes de changements longs et progressifs. En politique, elle est appuyée sur des piliers indispensables à toute organisation : l’élargissement de la base sociale et la construction d’un réseau de terrain.

Cette assise est indispensable car elle crée de la solidarité concrète et doit ensuite lui donner une perspective politique. Elle permet à des femmes et des hommes d’incarner au quotidien partout cette autre société. Elle est faite d’associations, de syndicats, de journaux, d’élus locaux. Elle offre l’opportunité de faire un travail en profondeur dans les consciences.

L’histoire du mouvement ouvrier a montré tout l’importance de la structuration du mouvement ouvrier comme élément du rapport de force. Le PCF a adopté cette logique en intégrant ou en créant des réseaux, du secours populaire à la CGT, de la fête de l’Humanité aux journaux sportifs communistes. Sa base sociale n’a jamais été aussi large que quand ces réseaux étaient actifs et entretenus. Le parti jamais aussi fort qu’alors. On pourrait disserter sur les raisons de l’effacement de ce réseau mais ce n’est pas le cadre.

Allez, toute stratégie a son pendant négatif. Le revers de la médaille, ou le talon d’Achille selon son importance. L’énergie déployée pour entretenir le réseau est très importante. Il suppose également un certain nombre de compromis et l’intégration de certaines habitudes. Conserver des élus locaux suppose souvent des compromis avec les sociaux-démocrates par exemples. Militer dans un réseau de solidarité suppose qu’on le fait moins pour le parti dans l’immédiat : pour un rassemblement, une manifestation, un événement quelconque. Globalement, la force du réseau dépend aussi d’un certain maintien du système et s’appuie sur sa conservation à long terme en le changeant de l’intérieur. En somme, cette stratégie est à double tranchant car il faut parfois jouer le jeu pour conserver son influence quitte à être progressivement associé à ses mécanismes.

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La guerre de mouvement

La guerre de mouvement s’appuie sur une autre dynamique : plus courte, plus explosive et moins prévisible. Elle pari sur une accélération de l’histoire qu’on remarque dans certaines périodes. 10 ans de régime renversés en 3 jours d’insurrection précédés eux même par quelques semaines ou mois d’une montée contestataire. Parfois c’est quelques années qui renversent soudainement des siècles de domination. Bref, l’histoire n’est pas un fleuve tranquille, elle ralentit, elle accélère, elle a toujours l’air trop lente pour les révolutionnaires. Cette guerre s’appuie donc sur plusieurs piliers : la rapidité d’exécution, l’adaptation au contexte, le mouvement permanent.

L’intérêt de cette stratégie c’est sa capacité à réagir à la contestation populaire. L’organisation qui la pratique veut être déclencheuse d’une défiance qui existe déjà. Être l’écho politique de revendications immédiates pour en faire une force révolutionnaire. Les exemples des derniers mouvements de contestation, en Europe, au Maghreb ou en Amérique Latine montrent des mouvements déclenchés à partir d’une étincelle presque inoffensive en dehors de son contexte. L’immolation de Bouazizi sans le contexte de défiance général ne débouche pas sur une vague de révolutions. Ces 4 précaires au Portugal qui 4appellent à un rassemblement monstre n’auraient pas eu cet impact sans les tensions exacerbées à ce moment là ? Pareil pour les quelques jeunes restant sur la Puerta Del Sol ou le réaménagement d’un parc à Istanbul.

Ces mouvements ce sont fait en dehors des cadres existant censés les accueillir. Pourtant les réseaux de solidarité et les structures communistes existaient alors mais avaient trop intégré la logique institutionnelle pour faire écho à la défiance populaire. La guerre de mouvement suppose que c’est ce qui se passera inéluctablement en France. Elle ne se contente pas de l’attendre : elle veut la provoquer en bousculant les symboles du régime comme les médias.

Le revers de cette médaille ? Cette stratégie est très énergivore. La puissance qu’elle peut avoir dépend de l’implication militante. L’organisation se prive d’une partie de l’outil institutionnel pour le contester en cohérence. Sa base sociale peut être réduite et en décalage avec celle de la population. Elle est fragile car elle s’appuie sur des symboles pour palier à son manque de présence dans les réseaux de solidarité. Bref, elle n’est pas faite pour durer…

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Où en est-on ?

Le PG a été créé comme une organisation qui bouscule. Elle bouscule le système et ses valeurs, elle bouscule le PS qui les défend, elle bouscule le PCF dans ses habitudes. Cependant, si l’énergie abondante de la perspective de la présidentielle, puis la présidentielle elle-même, ont permis de maintenir le mouvement à marche forcée, la suite pose un certain nombre de difficulté. Le PG n’est pas centré sur lui même, il néglige sa structuration interne car il capte toute son énergie vers l’extérieur. Il préfère l’organisation d’événements visibles et frappants au dépend du travail de fourmis et de réseau. Mais des questions se posent…

Nous sommes tiraillés par la transition de notre modèle stratégique. Nous ne voulons pas de ce pied dans le système qui ferait de nous des conservateurs comme certains communistes. Nous ne voulons pas non plus d’un parti d’avant-garde éclairée qui flotte au dessus de la réalité et fini par se dissiper comme la fumée d’une cigarette. Nous voulons être le poil à gratter qui provoque la crise de nerf, celui qui s’accroche contre vents et marrées. Nous voulons être subversifs, pas gestionnaires plan-plan d’un rapport de force pour conserver un pallier d’influence. Nous voulons être prêts quand le moment sera venu pour offrir autre chose au monde que le fascisme quand les cadavres du système auront été soufflés par la colère populaire.

Je ne veux pas qu’on perde notre subversion, mais je trouve qu’un travail d’ancrage avec la réalité est nécessaire. C’est la condition pour que le PG cesse de marcher sur des sables mouvants. C’est ce qui peut nous permettre de retomber sur nos pieds si jamais notre analyse de l’accélération de l’histoire se révèle fausse. Mais ça c’est un autre débat.

Romain JAMMES

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