On a testé pour vous : attaquer le SMIC !

Ce matin, j’ai eu sacrément mal aux cheveux. Ces p’tits cons poussaient vers l’intérieur comme une armée de rongeurs qui creusent leur terrier. Je l’ai cherché, peut-être. Mettre du rouge dans le verre (et dans le vert, comprenne qui voudra) ça ne va pas sans conséquence. Non sans peine, j’ai traîné mon cadavre vers la salle de bain, finissant au passage la dernière goûte de Richebourg 85, bouteille vidée en 10 minutes dans un stupide jeu d’alcool.

Le mal de tête passe à coup de cachet d’aspirine, j’enfile ma chemise et mes Air Max en daim, me mouche dans un Pascal qui traîne et sors… Le soleil de Toulouse réveille mes derniers sens. Je file à mon boulot trop payé avec l’enthousiasme d’un condamné dans le couloir de la mort…

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Je me noie dans mes liasses

Trop payé disais-je, un peu plus que le SMIC. Je me sens comme le roi du pétrole depuis que j’ai un boulot. Faut dire que c’est mon premier à plein temps depuis la fin de mes études. Alors quand Pascal Lamy, un socialo y paraît, commence l’offensive sur le salaire minimum, j’applaudis de toutes les mains. Des foutus branleurs noyés dans la thune, voilà ce que sont nos jeunes.

L’inspiration de l’idée me rend presque admiratif. J’en lâche une larme qui glisse sur ma joue et saute dans le vide, spectacle miniature de la jeunesse qui se lance dans la fosse aux lions. Pierre Gattaz emboîte le pas. Après les petits boulots payés moins que le SMIC, histoire de concurrencer les autres travailleurs sans le risque d’employer des sans-papiers, voici le retour triomphant du SMIC jeune. Idée neuve du XXIe siècle. Ces patrons, ces modernes, ces visionnaires innovants !2

Au fond je les comprends. Depuis que je travaille à plein temps, je suis honteusement à l’aise dans ma vie quotidienne. J’ai eu l’argent pour me payer le permis, une voiture et même FIFA 14. Mon confort petit-bourgeois me permet même de manger des fruits et légumes tous les jours. Après la cure intense de pâtes au gruyère pendant mes études, je retrouve des sensations que mes papilles avaient totalement oubliées. Mais je vivais, preuve que tout ça n’est qu’un luxe. La vérité, cher lecteur, chère lectrice, c’est qu’avec mon salaire de contractuel catégorie C je me noie dans mes liasses de billets quand je ne plonge pas avec inconséquence et ébriété dans l’épanouissement de la culture toulousaine.

Au fond ce projet, c’est remettre dans le droit chemin l’humanité : la survie. C’est elle qui donne toute la dignité à l’être humain. Car quand on baisse le salaire d’une partie de la population, c’est tous les salariés qu’on plonge irrémédiablement dans le bain-marie.

3Comprenant cela, j’appelle un ami socialiste :

  • « Votre ministre de l’économie veut nous payer sous le SMIC ?
  • Lui : Roh mais non c’est Gattaz, c’est le MEDEF !
  • Moi : … (nos regards se croisent)
  • Lui : … (oui par téléphone, oui)
  • Moi : … (bon c’est moi qui raconte je vous signale !)
  • Lui : Ouais bon c’est chaud j’avoue… »

Comme quoi tout arrive…

Absurdité…

C’est qu’ils en ont dans la tête, nos patrons. Ils s’y connaissent en argent, d’ailleurs la preuve, ils en ont un sacré paquet. Sauf que si, à mon grand regret, j’ai des euros à ne plus savoir quoi en faire, je suis obligé d’avouer l’absurdité économique de la démarche de Gattaz et Lamy.

On pourrait se prêter à une critique facile comme cette gauchiste de Parisot qui dénonce une logique « esclavagiste » (roh, comme elle y va). Ou rejeter cette « provocation » inutile comme Vallaud-Belkacem. On pourrait même faire du Mélenchon en disant qu’en baissant les salaires, on baisse le carnet de commande, donc on baisse les chiffres d’affaires et on crée encore plus de chômeurs… Mais je ne me prêterai pas à ces caricatures.

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Non, j’avertis solennellement ces braves iconoclastes. Messieurs, si vous faites baisser le SMIC, ce sera une catastrophe. Parce que quand le Front de Gauche sera au pouvoir, et ça arrivera, ces demeurés vont limiter les écarts de salaires de 1 à 20 dans les entreprises. En baissant le SMIC, vous baissez vos propres salaires ! Alors un peu de sérieux, laissez tomber !

Romain JAMMES

Comment Hollande applique le programme du MEDEF…

Je sais pas pour vous, mais moi j’ai sérieusement l’impression que la poignée de réactionnaire qui s’est baladée à Paris ce dimanche a sacrément occulté un partie incroyable de l’actualité. Certes leur capacité à se compter a de quoi étonner, mais rappelons nous que la plupart d’entre eux pensent dur comme fer qu’une femme vierge a accouché du fils de Dieu et que Eve est sortie de la côte d’Adam.

G5 PATRONAL DU MEDEF

Pourtant une chose très grave c’est passé cette semaine. C’est l’accord emploi signé par le MEDEF, la CFDT, la CFTC et la CFE/CGC. Oui, en général ce genre d’accord ça sent pas bon, ça rappelle quelques douloureux souvenirs. Et « Oh surprise ! » on s’est pas trompé !

La méthode : laisser le Medef gouverner

Bon moi, Hollande, j’ai voté pour lui qu’au second tour. N’empêche que quand on élit un Président ou une Assemblée, en règle générale, c’est pour qu’ils gouvernent. Vous savez gouverner genre : « avoir un programme et des projets politiques, faire des arbitrages, défendre l’intérêt général » tout ça tout ça,… Mais y a aussi la méthode capitaine de pédalo. Enfin c’est la méthode : « je vais faire la réforme que le patronat attend depuis des années mais si je l’annonce comme ça je vais me faire cartonner la gueule ». Dans ce cas, le capitaine lâche la barre, et les vagues lui donnent le cap.

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Donc méthode simple : on fout les syndicats et le MEDEF ensemble avec une petite règle du jeu. Y a un ultimatum, c’est le MEDEF qui écrit la première trame de discussion, puis si y a la moitié des syndicats qui vend son âme au diable, on enferme tous les salariés. Sciemment, cette méthode écarte la CGT et FO pour donner la décision aux traitres qui ont signé ledit torchon. Pour résumer, on fait des accords entre le MEDEF sans la CGT, ni FO. Qui peut croire que ça va aller dans le sens des salariés ? Ils sont même pas représenté à majorité par le cartel des jaunes pisse ! Bref, le capitaine lâche la barre mais il sait le sens du courant… On me la fait pas !

Le résultat ? Un recul historique

L’arrangement trouvé ferait pâlir un social-démocrate. Ce qui a été obtenu par les salariés ? Quelques broutilles. L’élargissement des droits rechargeables à l’assurance chômage ne se fera pas tout de suite, elle ne coûte rien, et elle pré-suppose que les chômeurs attendent volontairement la fin de leurs indemnités avant de retrouver (en claquant20061101102305_precarite-650 des doigts) un emploi. L’extension des complémentaires santé va dans le sens inverse de l’ambition de la sécurité sociale. C’est surtout le pactole pour les assurances privées, et celles choisies par l’employeur, histoire qu’il y ait copinage. L’encadrement du temps partiel est un immense écran de fumée avec 1000 dérogations et une modulation à l’année à la discrétion de l’employeur. Le droit à la formation ne change quasiment rien, par rapport à l’état actuel des choses et on a du mal à voir à quoi sert la mobilité volontaire. Enfin, la taxation des CDD courts est minimale et se fait en échange de 150 millions d’exonération sur certains CDI.

Côté patronat, par contre, on s’est gavé. On compte une facilitation hypocrite de la mobilité imposée et la création de barèmes d’indemnisation des salariés en cas de conciliation aux prud’hommes. Le patronat fait des économies sur le licenciement et encadre même la contestation des plans sociaux. Sans dec’.

Hiérarchie des normes et CDI

Mais le pire, c’est ça. Depuis des années, le MEDEF rêve de pouvoir imposer des accords aux les salariés : des accords qui puissent déroger à la loi. Évidemment c’était déjà le cas si l’accord était plus favorable au salarié auquel cas il s’applique à tous les travailleurs. Déjà Sarkozy avait enfoncé une brèche. Hollande fini magnifiquement le travail. Un accord pourra s’imposer aux salariés à travers un processus aussi représentatif que celui qui accouche de 21_10_11_emploi_precarite_CDD_CDIcette plaisanterie. Si un salarié le refuse, il sera licencié sans aucun des droits du licenciement économique. Le rapport de force local du patronat permet d’effacer le code du travail. Si c’est pas un retour à l’âge de pierre

Enfin, le Second totem renversé, c’est le CDI. Dans une « situation exceptionnelle » (je vous rappelle qu’on nous parle de crise depuis les années 80)… Donc je disais, dans une « situation exceptionnelle » l’entreprise pourra faire des « accords » (ce mot me fait rire maintenant) sur la durée et la rémunération du travail. En gros, il pourra, avec la CFDT, décider que vous travaillerez plus, pour moins cher. Mais comme ils sont cool, on pourra quand même pas gagner moins que le SMIC ni travailler plus de 48h par semaine. C’est adorable, ils respectent la loi…

Ah, et l’emploi au fait ?

Je vous ai pas raconté. Non mais ça paraît pas logique comme ça mais ces accords, c’est aussi pour créer de l’emploi. C’est vrai que quand le MEDEF demande à licencier plus facilement, on a du mal à comprendre que c’est pour créer de l’emploi. Détrompez-vous : Precaritedorénavant, avant toute fermeture de site rentable, la direction pourra envisager éventuellement, si le cœur lui en dit, la recherche d’un repreneur.

À part ça rien, si ce n’est plus de précarité, donc une consommation en dent de scie, donc moins de travail, moins d’investissement, et donc plus de chômage. Idem pour les salaires en baisse dans les « cas exceptionnels ». Le modèle est toujours le même, se serrer la ceinture en espérant vendre à l’extérieur. C’est inefficace, c’est dangereux, c’est idiot mais ça rapporte à une poignée d’actionnaires. Comme quoi la crise à bon dos, quand il s’agit simplement de dynamiter le droit du travail. Puis c’est encore plus savoureux quand les socialistes collaborent.

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Le divorce idéologique est consommé. Michel Sapin disait sur le JDD pour expliquer que la « flexibilité » ne le « gêne pas » : « Si une entreprise est obligée de licencier, pourquoi retarder l’inéluctable au risque de perdre davantage de postes ? » On y avait pas penser, c’est pour le bien des salariés, qu’on veut pouvoir les virer plus facilement…

Romain JAMMES