Au Parti Socialiste, l’écologie n’est pas prête de réveiller les morts.

La journée ne commençait déjà pas très bien. Le temps était mot-rose et Toulouse tremblait déjà sous les pas des éléphants roses venus assister au congrès du parti socialiste. A peine levé, j’en avais plein les bottes de ces roses, et m’imaginer à regarder les socialistes se jeter des fleurs tout le week-end ne m’enchantait guère. Mais bon j’y suis allé. Sur la route, le climat était électrique, les gendarmes contrôlaient tous les laissés pour compte qui se rendaient à la soupe populaire juste à côté du parc des expositions. Je fus un peu surpris de croiser un camp de Roms que notre nouveau super-flic n’avait pas encore fait démanteler. (Alors, chut. Peut-être ne l’a-t-il pas encore remarqué.) Devant les portes, il y avait un peu de grabuge. Le service d’ordre refusait l’entrée à deux excités. Un peu interloqué, je décidais d’aller voir ces agitateurs pour me renseigner sur la situation. Ils m’ont alors expliqué qu’ils étaient venus pour interpeller les membres du Parti socialiste sur leur exclusion du parti. En fait, je n’en eus pas grand chose à faire. Je suis donc rentré pour me mettre bien au chaud. Mais quand même, pourquoi refuser l’adhésion de certains individus ? Alors que ce parti regroupe assez facilement des femmes et des hommes diamétralement opposés.

D‘ailleurs je fus assez surpris par le premier discours auquel je dus assister. Une petite femme rousse s’agitait du haut de la tribune et tentait d’interpeller ses camarades à propos d’écologie politique. Elle parlait de transition énergétique, de créer un service publique de l’eau, de sortie progressive du nucléaire et du refus d’exploiter le gaz de schiste. Mais que faisait elle au parti socialiste ? J’avais l’impression que personne ne l’écoutait. De la salle émanait un bruit qui aurait poussé au suicide le plus chevronné des instituteurs. Mes voisins de gauche faisaient des grimaces, alors que ceux de droite se gaussaient comme des crapauds. Cette femme avait bien du courage. Et du courage il en faut en politique pour faire avancer ce genre d’idées progressistes. Surtout dans ce parti composé d’hommes et de femmes qui considèrent encore le nucléaire comme une « filière d’avenir » et dont les élus délèguent encore la gestion de l’eau aux entreprises privées. Mais elle, elle ne flanchait pas et réclama avec force que le parti socialiste se lance dans un grand projet altermondialiste et écologique afin de construire une alternative concrète au capitalisme. « Mais où se croit elle, celle là ? Chez les Mélenchonistes ! » lança en rigolant mon voisin de droite. Moi, j’étais convaincu. Mais ce n’était pas le cas de mon voisin de gauche qui s’était endormi.

Cette femme, c’était Laure Pascarel, un véritable soldat de l’écologie politique oubliée des média. Et lors de l’entretien que nous pûmes obtenir, je compris tout de suite que je n’avais pas à faire à une hippie amoureuse des fleurs et des animaux mais bien à une militante écologiste de la première heure. Assise au stand d’Utopia, elle insista d’ailleurs très fortement sur le fait que la politique ne remplissait pas son assiette. Son engagement était sincère et ne connaissait pas de limite. La liste des associations dans lesquelles elle était engagée, était vertigineuse. Utopia, Attac, Resf et j’en passe, devaient bien remplir son agenda d’activité. Elle m’avoua naïvement qu’elle souhaitait « changer le monde ». Elle voulait notamment mettre un terme au pillage des ressources naturelles et à la destruction des écosystèmes qui mettent en péril l’humanité. A l’inverse de Claude Bartelone, pour Laure « la souffrance différée », c’était surtout pas la dette, mais l’emprunte écologique que nous allions laisser aux générations futures. Et pour cela, la mise en place d’un plan de transition énergétique était nécessaire. Et donc, pouvoir emprunter était une condition essentielle pour pouvoir financer la reconversion rapide de notre appareil de production.

Le problème c’est que le Parti Socialiste, en plébiscitant la motion « Mobiliser les français pour réussir le changement », à près de 68 % contre 13 % pour la motion de Laure, a fait le choix d’être « l’agence de com’ du gouvernement », et non de le pousser au cul pour obtenir de véritables avancées sur le plan environnemental. Au final, l’action de Laure lors du congrès fut à l’image des 5 clowns et des 2 militantes d’Europe Ecologie Les Verts venues chercher le changement à la fin du congrès, courageuses, grandiloquentes mais surtout inefficaces. La transition énergétique ne sera pas au programme et les militants d’Europe Ecologie pourront manifester tant qu’ils le veulent, ce n’est pas parce qu’on leur a laissé quelques postes qu’ils ont leur mot à dire sur la politique du gouvernement.

YAGOUBI Florian

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Congrès du PS « Le parti ne doit pas être l’agence de com’ du gouvernement »

On s’en doutait, un congrès c’est un joyeux bordel. Il y a la ligne officielle qui passe à travers les enceintes de la grande salle. Mais il y a aussi une liberté de parole assumée de certains intervenants, et d’autant plus des militants dans les salles et couloirs du palais des expositions. Ils espèrent ainsi bouger les lignes. Ils espèrent…

Être applaudi à la tribune

Il y a un je-ne-sais-quoi qui me met mal à l’aise dans cette ambiance. Une certaine frustration qui monte derrière des sourires de « tout va bien ». À la tribune les interventions s’enchainent comme le click d’un métronome. La plupart rappelle, comme à l’évidence, que le parti est uni derrière le gouvernement, qu’Ayrault et Hollande mettent en place le changement qu’attendent les français. La régularité et l’homogénéité de ces interventions cachent-t-elle quelque-chose ? Quand une porte ouverte est enfoncée 2, 3, 4 fois, c’est peut-être qu’elle n’est pas si ouverte que ça. Non ?

Il y a un côté faux qui me fascine dans ce congrès. D’un côté, c’est un moment politique fort pour le PS, comme chaque fois. Un congrès décide des orientations politiques, refonde la direction, concentre et synthétise des débats internes. Oh, mais bizarrement, les dirigeants du parti, nouveaux comme anciens (enfin concrètement ce sont presque les mêmes), s’évertuent pourtant à le réduire à un « rassemblement des militants du PS ». Merde, je me suis gourré ? C’est une université d’été ou une fiesta nationale où rien ne se joue ? C’est p’tet bien qu’une motion écrasante rassemble tout et n’importe quoi au prétexte d’être en rang serré derrière Hollande et étouffe quelque-peu l’issue du week-end. Gérard Colomb le précise lui-même vous me direz : « Nous sommes en responsabilité, le congrès change de sens. Ce n’est plus le congrès des mots qui claquent et des formules audacieuses. » Entre les lignes, ça veut dire qu’il n’y a pas de débat.

Ce faux semblant d’unité éclate à la vue quand des discours contradictoires s’enchainent. Gérard Filoche enflamme la salle au son de « notre priorité n’est pas de rembourser les banquiers et de céder à leur chantage, mais de réduire le chômage. » Il fustige l’expression « coût du travail » ou « charge sociale » à l’unisson avec Lienemann quelques minutes plus tard. Il rappelle que ce n’est pas aux retraites qu’il faut s’en prendre mais aux dividendes qui n’ont aucune utilité sociale et conclu en opposant flexibilité et compétitivité. Bref, un magnifique pamphlet anti-social-libéralisme qui fini sous un tonnerre d’applaudissement. Fichtre, les délégué-e-s seraient ils/elles de gauche ? S’enchaine l’intervention de Valls qui provoque la même acclamation en défendant sa politique sécuritaire et l’action du gouvernement. D’autres viennent faire de même en matraquant l’objectif de réduction de la dette. À n’y rien comprendre, on peut dire tout et son contraire et provoquer une ovation. Mais à quoi sert ce débat ?

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Être libre de parler, mais pour quoi ?

Si ce congrès m’a fait comprendre quelque-chose c’est bien ça. Au PS, il y a de tout. La base idéologique est tellement indéfinie qu’elle rassemble des ardents partisans et opposants de l’austérité par exemple. Pourtant tout ce beau monde reste ensemble et les plus courageux à gauche disent : « on provoque le débat, on exprime nos désaccords ». Je n’en doute plus maintenant, quand on est au PS, on peut tout dire. On peut tout dire au point de rejoindre comme Hamon et ses troupes, la motion de toute l’aile droite du PS en revendiquant de ne pas avoir bougé d’un iota sa ligne personnelle.

Les stands dans le village associatif regorgent de belles idées. Ils ne cachent pas leurs désaccords avec le gouvernement. Les écologistes d’Utopia défendent la transition énergétique, la sortie du nucléaire, et fustigent la répression à Notre-Dame-des-Landes. Vous avez bien lu : juste devant ceux qui l’organisent ! L’association LGBT est abasourdie d’incompréhension à propos de la lâcheté du gouvernement sur le mariage pour tou-te-s. Beaucoup s’accordent à dire que le gouvernement « manque de courage » sur le droit de vote des étrangers. Ils sont encore plus nombreux que le TSCG dégoûte. Mais à quoi bon ?

Cette liberté d’expression est un foutu placébo ! La ligne politique qui s’applique au PS depuis des années est celle de l’abandon du combat, de la transition soc’- dem’ européenne qui saigne le peuple pour la finance. Pourtant le fait de pouvoir s’exprimer justifie que les moutons noirs restent dans le navire. C’est comme une carotte inatteignable. Quel gâchis de voir toute cette énergie embourbée par un appareil inamovible.

« Le parti ne doit pas être l’agence de com’ du gouvernement »

Le PS étant maintenant au pouvoir, le congrès concentre cette contradiction. La quasi « motion-unique » tente de réduire le parti à un soutien unanime au gouvernement. Ca grince des dents, évidemment. Laure Pascarel (qui dirige Utopia) redoute que le parti devienne « une agence de com’ du gouvernement », aïe, on entre dans le vif du sujet. C’est pourtant bien ce qui se prépare, au même moment à la tribune, Bartelone en remet une couche : « La responsabilité d’un militant est d’expliquer le budget aux français ».

En fait, je crois que la messe est dite…

Romain JAMMES

En direct du congrès : Les tumultes de la gauche du PS

J’inaugure la petite escapade de l’Art et la Manière au congrès du PS. Drôle d’idée c’est vrai, mais comme ils viennent à Toulouse, on s’est dit que ce serait trop bête de louper ça. On va donc vous donner quelques nouvelles, nous promettons devant dieu (ahem !) que nous serons aussi objectifs que des loups devant un congrès de moutons. C’est donc parti !

Quelle ambiance !

Le PS c’est le parti des bruits de couloirs. Ca fait presque plus de boucan que ceux qui s’évertuent sur l’estrade à vanter les mérites des sociaux-démocrates du monde entier. Et oui, aujourd’hui c’était l’international qui était au programme. On a entendu Royal rappeler les convictions de l’internationale socialiste en matraquant 3%, 3%, 3%… à croire que les 3% qui la séparaient de la majorité absolue en 2007 lui sont restés dans la tête. Elle modère ensuite par un piquant rappel sonnant en substance comme un « c’est bien beau 3% mais faudrait p’tete aussi qu’on fasse ce qu’on a promis pendant la campagne ! » Et paf dans la gueule, ça commence plutôt bien !

Un peu avant, Pier Luigi Bersani, le leader des démocrates italiens rassure ses homologues. Malgré la situation particulière, son parti reste le plus puissant à gauche (ouf !). La situation particulière, c’est celle du pouvoir d’un technocrate arrivé sans être élu pour appliquer le programme des banques. Rien de très surprenant, austérité, austérité, et… austérité. Et ça semble arranger Piero qui ne cesse de se féliciter de la fin de la débandade économique de son pays. De Gauche je disais ? Bien sur, au lieu de préparer un programme pour redonner du souffle à l’économie face à l’enclume de la finance, le PDI compte sur l’organisation de primaires pour gagner les prochaines élections… Quelle ambition !

Évidemment, la teneur des discussions off est tout autre… notamment à la gauche du parti. Oh, il se trouve que je croise Gérard Filoche, profitons-en.

Petit bordel à la gauche du PS

Le congrès de Reims, en 2008, avait permis à la gauche du PS de rassembler ses 7 contributions en une motion : Un Monde Avance. Mélenchon s’était cassé avant le congrès devinant l’impasse dans laquelle il allait mener le parti. Les 18% recueillis avaient enorgueilli certains donneurs de leçons, notamment ceux plein de reproches face au rassemblement progressif des forces anti-libérales de 2005. Pour autant, le constat que fait Gérard Filoche aujourd’hui, est loin d’être aussi positif.

Il faut dire qu’en 3 ans et demi, Un Monde Avance a été sciemment rendue inactive par Hamon et Emmanueli. Tout était savamment peu organisé, les réunions de direction quasi-inexistantes et dans l’impréparation la plus totale. Pas de débat, pas de formation, pas de stratégie. Une manière de se couler soit même et rallier sans bouger Martine Aubry à la primaire. Le courant se coupe progressivement des forces sociales de gauche, notamment pendant les réformes des retraites. M. Filoche me rappelle discrètement le refus de Benoit Hamon ou de Razzy Hammadi de participer à des réunions publiques. Incompréhensible, selon lui. On le comprend bien.

Pendant la primaire, l’inaction de Un Monde Avance ne le rassure pas non plus. Les divergences sont exacerbées quand la stratégie se centre autour de l’obtention de 20 députés car « c’est là que ça va se passer » d’après Emmanueli. Une manière d’entériner la coupure avec les forces sociales et leurs capacités à mener un rapport de force. Le résultat vous le connaissez : Hamon dans la motion 1, Filoche et Lienemann dans la motion 3…

« Il y a des idées, si on est plus là, plus personne ne les représente »

Et maintenant ? Toute une partie de la gauche du PS, déjà aspirée par Martine Aubry pendant la primaire, s’embourbe dans la motion de Hollande. Être dans la même tendance que Valls, Sapin, Moscovici,… voilà à quoi a mené la stratégie de « tirer le PS sur sa gauche ». 20 députés oui, mais qui ont voté pour la loi organique appliquant la règle d’or, qui voteront un budget d’austérité, et un Hamon qui a défendu le TSCG comme point de départ de la réorientation européenne… On croit rêver. Derrière les ralliements, dans les fédérations, se sont joués des postes aux municipales, bien loin des enjeux politiques de la période de crise que nous connaissons. Finalement, on se refait.

La motion 3 de Filoche, elle, ne s’en sort pas mal. Les militant-e-s, à la fois mécontents de l’organisation d’un congrès à la va-vite où tout est décidé avant, et mal-à-l’aise face à un gouvernement qu’ils ne parviennent pas à défendre, ont trouvé une motion offensive. Offensive sur le fond, oui, mais pour faire quoi ? Car si Gérard Filoche insiste sur le fait qu’on ne peut rien faire en dehors du parti, est-ce que depuis 10-15-20 ans, la gauche du PS parvient à bouger les lignes ? Comme concluait un militant auprès de lui à la fin de notre entretien : « Il n’y a pas que des postes, il y a des idées, et si on est plus là… plus personne ne les représentera ! » C’est peut-être ça le problème…

Romain JAMMES

Archive : Être de gauche…

Brouillage de piste

En cette période d’élection présidentielle (quoi vous n’avez pas remarqué ?), le débat public est en pleine ébullition. Pensez bien, nous n’y trouvons pas notre compte, l’actualité est suffisamment saturée de polémiques qui éclipsent le débat de fond. Toutefois, dans certains cadres, on voit poindre le nez de questions intéressantes et de tentatives d’éducation populaire de la part de certains candidats ou journalistes.

Mais, dans cette période, le brouillage des marqueurs politiques est particulièrement important. La droite emprunte des revendications traditionnelles de la gauche comme la taxe Tobin, celle-là même que la social-démocratie avait renoncé à mettre en place. La gauche emprunte à la droite ou entérine les reculs comme la suppression de postes de fonctionnaires ou le recul de l’âge légal de départ en retraite. D’autres, encore plus malins, disent simplement vouloir prendre le meilleur de l’un et de l’autre comme s’il ne s’agissait pas de 2 logiques antagonistes. Bref, entre les propositions ambiguës, les appels du pied, les déclarations nauséabondes ou les annonces tonitruantes, une question reste sur nos lèvres : « Être de gauche, c’est quoi ? ».

Allez un peu d’histoire (ça fait pas d’mal !)

D’abord, d’où vient ce clivage bizarre ? Comme beaucoup d’idées, de débats ou de traditions politiques dans notre pays et dans toute l’Europe, le clivage gauche/droite vient de la Révolution Française. Un débat fait rage pour la première constitution du pays, notamment la question du veto du Roi sur les décisions de l’Assemblée nationale. Le problème n’est pas anecdotique : il s’agit d’accorder un pouvoir important au Roi ou de donner tout le pouvoir au peuple à travers ses représentants, sans qu’une autorité paternelle ne vienne le contredire.

Ce n’est pas anodin, n’est-ce pas ? Le débat étant animé et le résultat serré, il fut alors décidé que chaque député étant favorable au veto se placerait à droite du président de l’assemblée, et chaque personne étant contre à gauche. Voilà ce sur quoi s’appuie le clivage, et il ne faut pas le prendre qu’au mot, c’est l’opposition entre deux philosophies : celle des Lumières, du progrès qui a fait éclater la monarchie absolue, et celle de la contre-révolution, animée par les grands aristocrates et en grande part par l’Eglise catholique. Pour la p’tite histoire, le 11 septembre 1789, c’est un droit de vote suspensif qui est donné au Roi. Un « compromis » largement favorable à la « droite » et qui sera à l’origine de la crise qui bloquera la monarchie constitutionnelle créée.

Tout pour le peuple ? (bah oui!)

La gauche de l’assemblée a donc défendu que TOUT le pouvoir devait aller au peuple. Il ne s’agit pas uniquement d’une définition tautologique de la démocratie, encore qu’à cette époque bien peu de monde parlait de suffrage universel. Ce qui se cache derrière cette idée est bien plus étendu et se trouve toujours au cœur de ce qu’on peut aujourd’hui qualifier de gauche.

Tout le pouvoir au peuple c’est d’abord donner la possibilité à chaque citoyen de voter, plus largement d’agir dans l’espace public, en conscience de l’Intérêt Général et en fonction de sa raison. J’ai en tête ces mots de Condorcet qui m’ont toujours beaucoup marqué : « S’il reste des hommes qui n’obéissent pas à leur raison seule mais reçoivent leur opinion d’une raison étrangère, alors en vain toutes les chaînes auraient été brisées : le genre humain serait divisé en 2 parties, celle de ceux qui savent et celle de ceux qui croient ; celle des maîtres et celle des esclaves. » Il faut donc une école qui forme le citoyen, qui le rende indépendant et conscient de son environnement. L’école doit être laïque car aucun dogme ne peut être placé au dessus de l’esprit critique, elle doit être gratuite et obligatoire car universelle ! N’est-ce pas toujours de gauche de dire ça ? L’école n’est évidemment pas la seule en jeu ici. C’est plus largement l’éducation populaire qui doit permettre non seulement l’accès le plus large possible à la culture mais également l’éclatement de la hiérarchie culturelle unilatéralement définie par l’élite. Et devinez quoi ? C’est justement ce que proposait le Conseil national de la résistance (CNR) sous l’influence des communistes.

Mais l’indépendance du citoyen ne s’arrête pas à l’émancipation intellectuelle que peut apporter l’école. L’expérience de 1848 est éloquente à ce niveau. De toute évidence, l’insuffisance (c’est peu dire) de l’éducation civique a été déterminante dans le résultat de la première élection du Président de la République au suffrage universel masculin (parce que ça restaient des machos). Mais ce n’est pas un hasard si ce sont les prêtres et les bourgeois qui ont emmené par la main les ouvriers et paysans voter contre leurs intérêts. L’indépendance doit aussi être matérielle. L’État doit donner la possibilité à chaque citoyen de vivre correctement de son travail et doit être un rempart à la dépendance du salarié vis-à-vis de son employeur. Le code du travail, la protection sociale, les minimas sociaux, l’allocation chômage et plus largement le droit au travail, à la formation et au logement SONT des corollaires de « tout le pouvoir au peuple » ! C’est aujourd’hui l’armature d’un programme de gauche qui se vaille !

Cette indépendance matérielle, et donc la liberté d’action et de vote du citoyens, s’opposent également à de trop grandes disparités sociales. L’égalité politique demande une relative égalité économique ! C’est pourquoi la protection sociale doit être financée par une répartition des richesses et les acquis sociaux par un système solidaire organisé… Vous connaissez sûrement cette phrase de Lacordaire : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui libère ».

J‘en reste là pour ce chapitre, mais voyez que cette idée qui est l’essence de la Gauche – donner tout le pouvoir au peuple – est finalement bien plus large que certains ne voudraient le croire. C’est un marqueur qui a toujours son empreinte forte dans ce qui fait la gauche aujourd’hui. Il doit servir à dessiner les lignes à ne pas franchir, les attitudes à adopter. Oh ! bien sûr, la construction philosophique et sociale de la gauche ne fait que commencer en 1789 et continue jusqu’à aujourd’hui. Chaque tendance du mouvement ouvrier va y apporter une richesse : le marxisme, les penseurs libertaires, les républicains, les résistants, les mouvements écologistes, féministes, LGBT… Plusieurs événements historiques vont y apporter également, qu’il s’agisse de la révolution russe ou de la guerre d’Espagne. Mais le socle est là et définit une frontière, comme deux côtés d’une barricade.

Et aujourd’hui ?

Les marqueurs définissent la rupture disais-je. La concrétisation dans les programmes politiques que nous avons devant nous, j’ai commencé à l’évoquer dans ce qui devait structurer un programme de Gauche. Le reste se vit et se ressent, s’interprète à partir de ce que chacun estime être en phase avec cette genèse et la philosophie à laquelle elle participe. L’Intérêt Général, par exemple, est avant tout celui de la conservation du seul écosystème qui permet la survie de l’humanité. L’écologie est fondamentalement républicaine à ce titre. Elle s’oppose de fait au système de production capitaliste qui génère et s’alimente des inégalités : elle est donc fondamentalement de Gauche. Le Présidentialisme concentre plus de pouvoir dans les mains d’un individu auquel on donne un chèque en blanc (ici pendant 5 ans). Il s’oppose à un parlement plus divers, plus représentatifs des opinions des citoyens et, en toute logique (pour une personne normalement constituée), plus enclin à créer le débat et à le faire vivre.

Donner le plus largement le pouvoir au peuple c’est avoir une conception ouverte de la citoyenneté. La nation se compose d’une communauté de citoyen unie par un destin politique et par leur volonté d’y appartenir. C’est la république qui crée la nation et non l’inverse. Cette vision s’oppose à une essence culturelle, voire cultuelle pour les plus illuminés, de la nation qui écarte d’emblée une partie des individus et réduit donc le champ de la citoyenneté. Ce rapport différent à la culture détermine en toute logique le rapport de la gauche avec les mouvements féministes, gays, lesbiens, bi et trans. Plus largement, le progressisme entend qu’aucune tradition ne fait autorité parce qu’elle est une tradition, tout doit être remis en cause et passé sous le crible des valeurs républicaines.

C‘est aussi ce pourquoi la Gauche est internationaliste. Rien ne justifie la division entre les peuples. Au contraire, la droite a été pourfendeuse de communautés au nom d’autres. Elle a été anti-dreyfusarde, vichiste pour une part, aujourd’hui elle s’attaque au musulman, à l’immigré, au pauvre aussi, et certains cumulent… La Gauche c’est la solidarité et le partage plutôt que l’individu : le système par répartition plutôt que par capitalisation, l’impôt progressif, la prévention, l’éducation et l’échange plutôt que la répression, le cloisonnement et la division.
Aujourd’hui, elle défend la vie plutôt que l’austérité, le droit au bonheur plutôt que l’effort permanent. Consciente que le travail est une souffrance pour beaucoup, elle veut une réduction du temps de travail plutôt qu’un acharnement aveugle : travailler moins, mieux, tous, et avec un revenu décent permettant de consommer plus mais surtout mieux !

J‘arrête là, je pense que vous pouvez faire le reste vous même. Le travail qui reste à faire, c’est de voir qui répond à ces critères de gauche : quel programme, quel parti, quel candidat, quel élu local ou national ? Si nous disons que nous sommes au cœur de la gauche avec le Front de Gauche, ce n’est pas par plaisir nombriliste ou par sectarisme. C’est que ces idées sont les bases de notre programme, elles cimentent les différentes tradition de Gauche et donnent avec cohérence le chemin vers une autre société ! C’est ça la gauche aujourd’hui ! Pas les galimatias hésitants, les « on ne sait pas », les « peut-être mais pas trop » mous de certains. Toutes ces foutaises n’ont pas leur place dans le combat que nous menons. Être de gauche c’est vouloir la rupture avec le système dominant ! Je suis de gauche ! Et vous ?

Romain JAMMES