Cette révolte espagnole qu’on ne voit pas à la Télé…

Samedi dernier (22 mars), c’était un jour un peu chelou. Oh, pour la plupart des citoyen-ne-s je pense qu’il n’a pas changé des samedis habituels. Pour nous, brave militant, il a un côté à la fois horrible et reposant. La bataille est finie, maintenant vient l’heure de la récolte. On voit le monde défiler devant nos yeux sans avoir le droit d’y mettre sa pâte. Je sais pas pour vous, mais moi, si je suis militant, c’est pour m’y plonger la tête la première, alors imaginez…

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Les médias avaient aussi éventuellement la possibilité de parler d’autre chose que la mise en scène (aussi subtile que la diplomatie de Poutine) du FN comme recours à tout ce qui va mal : de la météo aux pourris qui nous gouvernent. Seulement voilà, alors qu’un événement historique se passait derrières les Pyrénées, la cacophonie médiatique nombriliste n’a bougé le petit doigt. Et pourtant…

C’est quoi ce truc au juste ?

En France, si nos petits cœurs étaient dans le creux de la vague entre l’activité intense de la campagne et le stress du jour du vote, les Espagnol-e-s organisaient depuis plusieurs mois une riposte massive à la politique d’austérité. Mais pas genre l’austérité « allez ce soir c’est pâtes au gruyère comme hier », plutôt genre 25% de chômeurs et 55% chez les jeunes. Donc on vit où on peut, et quand on a un appart, l’eau et l’électricité sont en option, comme les services publics les plus élémentaires. Bref, un bond en avant civilisationnel made-in troïka.1979167_10152357254067147_1241094035_o

Seulement comme cette bonne ambiance a commencé à peser sur certaines têtes. V’là t’y pas que des collectifs, des syndicats et partis politiques s’allient depuis 6 mois pour organiser une grosse sauterie. C’est assez inédit en Espagne, c’est assez inédit tout court d’ailleurs. En France depuis le Front Populaire, c’est plus trop la mode. Mais ça revient progressivement parce qu’il faut bien se dire qu’une riposte commune ça a vachement plus de gueule dans la période.

Bref, les espagnol-e-s bien remonté-e-s, et libéré-e-s de toute contrainte professionnelle du coup, ont décidé de faire partir des marches de tout le pays en direction de Madrid pour ce fameux 22 mars. Résultat ? 2 millions de personnes ! (740 selon Valls, en comptant les 1700 policiers. euh…) Un raz de marée humain dans la capitale. « La plus grande manifestation de l’histoire récente » du pays, précise l’huma. Et bon quand c’est l’huma qui le dit…

Cette révolte dans l’ombre qui bouscule

La forme, le fond et le résultat sortent donc de l’ordinaire. La forme, j’en parlais, c’est cette progressive porosité entre les syndicats, les forces sociales et associatives, et les partis politiques. En France ça commence aussi à venir. Le fond, un concentré de politique de gauche : plus de libertés, plus de répartition des richesses, moins d’austérité, des services publics. C’est la convergence de revendications qui grondent comme un bruit sourd dans les villes de la péninsule depuis des années. Peut-être un pas avant le « qu’ils s’en aillent tous ! » qui a débarrassé les sud-américains de nombreux dirigeants politiques corrompus.

1Mais c’est pas assez pour la presse française occupée à faire des publi-reportages sur les nazillons des listes FN partout en France. Pas assez jusqu’à ce que… ça se foute sur la gueule. Et oui, attiré par l’occasion de réduire une puissante manifestation à une rixe de bar, les mass-médias se sont jetés sur leur proie comme des zombis sur un survivant. Résultat ? Le Nouvel Obs fait 2 articles centrés sur les débordements et les blessés, Libé ne peut pas s’empêcher de l’évoquer dans le titre de son article, France Télévision centre son reportage dessus, Le Parisien, Le Point et Ouest-France suivent évidemment la meute lancée par l’Agence pour la Fainéantise de la Presse (AFP).

Rien sur le fond des revendications, au-delà d’une vague « austérité », ni sur la forme inédite du rassemblement.

Et on s’y met, nous ?

Une fois encore, la démonstration se fera par la force du nombre, quoi qu’on crache sur notre camp à chaque colonne réactionnaire. S’il fallait convaincre encore que le système médiatique protège la poignée de pourritures politiques qui assènent la même doctrine sans nuance, sans raisons et surtout sans bon résultat, partout, on l’a trouvé.1450235_838293422852769_563601015_n

Ces adversaires qui ne doivent pas nous effrayer. La nouvelle forme que prend la contestation est la bonne. À mesure que nous serons des milliers, des centaines de milliers, dans la rue, le ridicule décalage entre la réalité et son traitement ubuesque sautera à la gueule de la population. Comme l’arbre qui s’accroche à ses feuilles avant l’hiver pour faire illusion, c’est une vulgaire peinture qui tient le système politique et économique en place. C’est à nous de bousculer ses branches, nos pieds font trembler la terre, nos slogans sont des gifles à leur insolence.

Faisons sauter ces cadres contraints où chacun se regarde le ventre : où les uns ne viennent pas parce que les autres ont eu l’idée d’abord ; où certains auraient peur que d’autres parlent à leur place, ou détournent leur force comme ce fut trop souvent le cas dans l’histoire. Les atermoiements doivent être balayés par la masse des indignés de notre société. C’est le sens de la marche du 12 avril.

Alors, le défi est lancé, 2 millions à Madrid. Et chez nous, on s’y met ?

Romain JAMMES

Carnet de voyage : de Séville à Lisbonne.

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C’était trop, c’était pas assez. J’en ai pris plein les mirettes. Non, en fait j’en ai pris plein pour tous les sens. Chacun a son petit bagage. Les découvertes culinaires, la chaleur de l’Andalousie, la brise marine de Lisboa, l’odeur de poisson qui colle aux doigts après la pêche ou encore les immenses œuvres humaines, pour le meilleur comme pour le pire.

Les souvenirs se bousculent comme un jour de soldes. Ils déballent leurs étalages de merveilles et me font des regards en coin. J’aimerais qu’ils restent tous gravés dans ma mémoire, comme une leçon mille fois apprise. Comme ces vers d’Aragon qui se récitent tous seuls dans ma tête sans qu’aucune volonté ne les commande : « Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas ».

Voilà, je vous aurai prévenu-e-s, ce sera décousu, irrégulier et trompeur. Mais si les grosses marées ne vous font pas peur vous êtes les bienvenus sur le pont de mon premier récit de voyage.

Vamos a Sevilla

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Séville c’est loin. 1200 bornes de Toulouse au moins. On voit du paysage, seulement celui-là il est un peu particulier. Quelques kilomètres après la frontière, un immense désert se dessine. Mais pas genre le désert de la cambrousse franchouillarde, non non. C’est genre le désert avec des champs de blés arides et des cailloux à perte de vue. Rapidement ça devient du sable rocailleux et quelques oliviers épars. On se l’imaginait facilement, on a même tous vu sur nos écrans les immenses dunes sahariennes et on se dit que l’Espagne c’est de la rigolade à côté. Sauf qu’à voir en vrai, ça fait quand même un truc. On s’arrête sur une aire d’autoroute qui semble sortie de nulle part. On se croit au milieu de la route 66 sans voisin à 100 miles à la ronde. On croise des villes qui poussent au milieu d’un no-mans land, comme des oasis de vie qu’on ne s’attendait pas à voir.Ça fait longtemps que le vent me suggère d’aller voir
SONY DSCdu côté de Séville. Un appel de l’histoire, quand on sait tout ce qui s’y est joué. Une invitation au soleil, à beaucoup de soleil, une année où il a fait un peu la gueule en France. Bref, à Séville, on m’a pas menti : il fait chaud, on mange gras, on danse sur une musique qui fait *clap clap clap* (non pas une valse) et on trouve le savoureux mélange des cultures méditerranéennes.

On a testé pour vous, vivre à l’andalouse. La chaleur met une première claque, tout semble construit autour de ça. Les bâtiments ont des patios carrelés qui rappellent les palais orientaux, les murs sont blancs quand ce ne sont pas des villages entiers. Ça fait joli, mais une dame au détour d’une conversation nous explique qu’ à l’origine c’était pour éviter que les fourmis grimpent, Pas con. À Séville on vit le matin, la soirée et la nuit. On coupe son sommeil en deux. L’après-midi après le repas, le soir après la fête. Le soleil vous rappelle vite à l’ordre si vous avez eu la bonne idée de commencer votre rando à 14h00.

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On a testé pour vous, faire la fête à Séville, avec ses portions de tapas impressionnantes, ses 3, non 4, allez 5 shot d’absinthe histoire d’avoir à recomposer les vagues souvenirs de la soirée le lendemain. On se réveille avec un pochon mystère qu’on a négocié à moitié conscient, des traces étranges sur le corps et des photos venues du ciel à la Very Bad Trip.

On a testé pour vous le Flamenco. Celui qu’on nous avait conseillé. L’autre claque dans la gueule, c’est celle là. Le son des pas résonne dans mes tympans comme si j’avais été sous la scène. Le regard plein d’émotion de la danseuse, l’autre qui s’envole quand le rythme s’emballe. Cette voix chargée d’histoire et de douleur, qui n’a pas vraiment besoin de mot pour se faire comprendre. Ces claps si particuliers dans les mains accompagnant le guitariste qui nous remet à notre place. On en ressort vidé, comme une catharsis musicale.

On a testé Séville, ses églises magnifiques. Cette vie qui s’arrête pour des foutues chimères. Cette queue impressionnante pour aller embrasser la main d’une statue de Marie. On a vu ce minaret composer une partie de la cathédrale ou ce terrain de sable orange où se joue ce spectacle si particulier. On est parti.

Le charme de Lisboa

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Lisbonne c’est un poème. Une pointe romantique parisienne mais sans les parisiens et avec l’océan. C’est vous dire si j’ai kiffé. Les petites rues de l’Alfama regorgent de gueules spectaculaires. Elles sont marquées, comme une carte, elles racontent l’histoire du quartier, les vies de travail au port, la lutte encore fraîche de la révolution des œillets. Je crois y voir des amis d’ici. Ceux qui nous racontaient leur pays avec des étoiles dans les yeux. Ces couplets de la rue Kétanou parlant du Portugal.

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On a testé pour vous les ginjas et les pasteis de nata. Les escargots à la portugaise et les Mojito d’un litre pour 4€50. On a testé Bairo-Alto et ces bars qui oublient de vous demander de payer, la spontanéité et l’ouverture des portugais. On a testé la crise, ces boutiques fermées, ces centres commerciaux désertiques comme des cimetières d’éléphant. Les appels à un nouveau 25 avril et à la grève générale sur les murs de tous les quartiers. On a testé le tram, sa flopée de touristes qui en gâche le charme mais les vues époustouflantes depuis les hauteurs de Graça.

On a écouté du Fado, dans la rue et au musée, ce chant chargé d’histoire. Cette version lisboète du roman populiste. Il raconte la vie du peuple, des marins, de leur famille. La réalité SONY DSCdémontrant l’injustice, le Fado va être censuré, régulé, instrumentalisé par différents régimes. Il n’en reste pas moins une force politique en lui même, même folklorisé pour les visiteurs.

On a aussi testé la plage, sa chaleur et sa houle, mais surtout cette pêche au coucher de soleil. Un refrain quotidien qui dure depuis des dizaines d’années. Le fruit acheté pour une bouchée de pain, puis l’odeur interminable du poisson dans la cuisine. On a testé cet amour à double tranchant entre la ville et la mer : la fascination tueuse du grand large qui a séparé de nombreuses familles, la richesse du nouveau monde, cette force de l’être humain à pousser toujours plus loin ses limites.

Bref, on a testé pour vous… prendre des vacances, partir loin. Se reposer l’esprit avant de reprendre la bataille. Et elle va commencer ce 10 septembre.

Romain JAMMES

On a testé pour vous : rencontrer Jann-Marc Rouillan !

Je sens une atmosphère différente quand je sors de chez moi ce lundi soir. Le froid gifle les joues, la chaleur des restaurants s ‘échappe dans de longues trainées de vapeur vers le ciel sombre. Je remonte la rue Pargaminière, en travaux depuis des mois. Le goudron a été cassé, jean-marc-rouillan-le-parquet-fait-appelremis, puis recassé. On y comprend pas grand chose, mais le chantier laisse une odeur qu’on reconnaît entre mille. Celle d’un mélange de saveurs de tous les pays et de la poussière soulevée par le déluge.

Chacun de mes pas se détache avec lenteur. Le moment est presque solennel. Je prends conscience de ce qui m’entoure. Comme une caméra embarquée qui fait un long plan d’ensemble : Toulouse. La ville des briques roses, des tuiles romaines. Son histoire suinte des murs, elle se glisse entre les pavés. Elle transpire dans le chant hésitant d’un guitariste de trottoir. C’est l’histoire des révoltes cathares ou celle de Jaurès. C’est aussi celle des réfugiés espagnols et de la résistance contre le régime franquiste. Cette résistance à travers laquelle j’ai découvert la ville autour de l’expérience de Jann-Marc Rouillan à Vive La Commune, au MIL ou dans les GARI.

À l’approche du Capitole, je me glisse à droite sur la rue du Taur vers la Cave Poésie. Là bas, je vais justement le rencontrer. Un grand symbole de mes contradictions politiques, de ma manière de jouer le jeu tout en ayant un rejet épidermique du système. Le temps semble ralentir…

De mémoire

Il ralentit et me laisse le temps de penser. Je pense à ce parcours si atypique. Un gamin des Minimes qui se bât de tout son cœur. Avec violence, certes, mais comme miroir à la violence de la société qui nous frappe. Je comprends nos divergences d’idées, mais que le combat est h-20-1689364-1252521931noble, qu’il est beau, quand l’amour de la révolution va jusqu’à « tuer pour elle, et mourir pour elle » comme il le dit lui-même.

Rapidement repéré par les réfugiés espagnols, il commence à aider, avec quelques camarades, les combattants de l’intérieur. Les guérilleros qui se battent contre El Caudillo Franco de l’autre côté de la frontière. Puis c’est son tour de s’y plonger, comme si un gouffre l’aspirait irrémédiablement vers son destin. Finies les chamailleries des gauchistes toulousains et les coktails Molotov, Sebas (c’est son nom de guérillero) prend les armes. Il n’a pas 20 piges. Il perd des camarades, notamment son grand ami Salvador Puig i Antich. Il aurait préféré être garrotté à sa place mais ses tentatives pour le faire libérer vont échouer.

Franco faiblissant, les GARI se battent contre l’organisation de la transition démocratique via le Roi. Une manière de maintenir les privilèges, de sauvegarder de nombreux collabos et de récompenser ceux qui n’ont pas trop résisté. Les attentats se multiplient, les actions sont violentes mais ne visent jamais les civils. Des accrocs arrivent, à l’image de la bombe artisanale à l’ambassade espagnole de Toulouse qui explosa trop tard et blessa quelques pompiers. La caserne reçut quelques caisses de champagnes et des plates excuses de la part des militants. À l’époque, tous se sentaient tous du même côté.

Puis vint cette arrestation, cette malchance un soir à Paris. Un camarade l’avait alerté sur une imminente perquisition dans une planque. Il avait hésité à évacuer le matériel, il y est allé et s’est fait coincé par hasard place Colonel Fabien. Une ironie de l’histoire vu les relations de ses compañeros avec les communistes espagnols. Il côtoie quelques mois Mesrine, voisin de cellule dans les prisonniers politiques. Finalement, la mort prévisible de Franco met fin au régime et à son incarcération. Peu après, c’est la fin de cette lutte contre le franquisme, après un attentat avorté contre l’ancien premier ministre fasciste, consciencieusement protégé par le nouveau régime.

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Action Directe

Mais le combat continue, il l’a dans la peau. Un peu comme nous tous. Après l’adrénaline d’une guerre, après ce qu’elle transforme en nous, est-ce qu’un retour à la normale est possible ? Différents groupes composent Action Directe et organisent de nouveau des luttes armées sur le territoire français. Rouillan est arrêté, puis amnistié, une partie de l’organisation s’arrête. Lui ne veut pas. Le peut-il seulement ? L’assassinat du patron de Renault sera l’action qui mettra le feu aux poudres. D’une certaine manière, difficile de ne pas la condamner. Mais impossible de ne pas la comprendre quand on voit l’actuelle impunité des grands patrons.

De nouveau derrière les barreaux, Jann-Marc ne ressort qu’en 2007 en conditionnelle. Interdiction de parler de son expérience avec Action Directe. Pourtant un jour une phrase va relancer la machine. « Regrettez-vous ? » lui demande un journaliste de L’Express, sa réponse : « Je n’ai pas le droit de m’exprimer là-dessus… Mais le fait que je ne m’exprime pas est une réponse. Car il est évident que, si je crachais sur tout ce qu’on avait fait, je pourrais m’exprimer. Par cette obligation de silence, on empêche aussi notre expérience de tirer son vrai bilan critique ». En substance, il condamne l’hypocrisie du silence qu’on lui impose. Retour en prison jusqu’en 2012, malgré des demandes de semi-liberté pour raisons médicales.

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Jann-Marc Rouillan et Ratapignade

Aujourd’hui Jann-Marc Rouillan n’est pas libre de s’exprimer. Lui même remonte ses dernières années de liberté à la fin des années 70.

La Rencontre

La rencontre fut brève. La lecture d’un texte : Je regrette. Que vous aurez bientôt le plaisir de lire et qui exprime toute sa rage de retourner en prison en 2008. Une question publique ensuite : « La société a changé, tu as changé au fil de tes années de prison. Si aujourd’hui tu avais 20 ans, est-ce que tu t’engagerais toujours dans cette lutte armée ? ». En substance, il explique l’impasse de la lutte armée dans l’immédiat, car il n’y a pas de mouvement qui le porte et la culture dominante agit comme une chape de plomb qui rend impossible les conditions subjectives d’une telle lutte. Cependant, la lutte armée est nécessaire pour lui dans le processus révolutionnaire. Depuis que je me tords la tête à comprendre comment notre révolution aura lieu, j’ai parfois du mal à penser le contraire…

La discussion s’est prolongée, notamment avec Ratapignade, un grand compagnon de route. Merci à eux deux, pour l’humanité qu’ils donnent à notre guerre à tous et pour l’amour de la révolution que je leur envie au fond de moi…

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On a testé pour vous : rencontrer des révolutionnaires !

Romain JAMMES

Harlem Désir a séché ses cours d’histoire : résultat ?

Je sais pas pour vous, mais moi je trouve que la France, c’est un putain de pays. Je suis fier de la nation qui a vu naître Jaurès, des valeurs universelles dont elle a été le berceau, de son identité philosophique si particulière… Mais bon, y a des trucs, forcément, on en est moins fiers : la colonisation, la collaboration, Gérard Depardieu, tout ça tout ça quoi…

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Mais l’idée c’est quand même qu’on reconnaisse le bon et le mauvais. C’est un peu à ça que sert l’histoire, puis ça évite de sortir des âneries comme l’a fait Harlem Desir. Ce serait un mec lambda, on lui serait pas tombé dessus comme ça, mais bon, c’est quand même le premier secrétaire du PS. On s’attend pas tout à fait à ce qu’il sorte des refrains négationnistes de son chapeau en pleine émission de Mot Croisés pour justifier l’intervention au Mali : « Juste avant cette émission, j’étais à Montreuil où nous organisions une réunion de solidarité avec le peuple malien et j’ai vu des hommes et des femmes, beaucoup de Maliens de France, qui étaient à la fois inquiets, pour leur pays, comme ont pu l’être des réfugiés, vous savez, des Espagnols ou autres qui ont été accueillis en France au moment où leur pays traversait des drames et des guerres, et qui en même temps étaient fiers de la solidarité de la France, qui étaient soulagés, qui étaient reconnaissants ».

Plait-il ?

On avouera que niveau solidarité, on a fait mieux qu’avec les espagnols. L’aide pendant la guerre de 36 a été environ néante. Environ hein, on a bien du filer un coup de main aux agresseurs. Par notre silence déjà, puis un peu à la manière du mec qui met vaillamment le pied en avant pour faire tomber celui qui fuit son agresseur. La France, c’est l’antithèse de Brassens avec le voleur de pomme.533619_812929795512176_1446782717_n

Comme c’était la merde, et qu’avec le Codillo Franco et sa dictature militaire, ça n’allait pas bien mieux, y a quand même un certain nombre d’espagnols qui ont fui, notamment des réfugiés politiques. Le cœur sur la main, la France les a parqués dans des camps de concentration. Bravo l’artiste ! Seul le peuple, notamment au Sud-Ouest, a, lui, fait preuve de solidarité contre les autorités (je vous invite à regarder qui était au pouvoir).

Bien sur, une fois la guerre fini, les autorités françaises ont été plus que complaisantes avec Franco. Elles collaboraient même dans la recherche des réfugiés qui organisaient la résistance à l’intérieur (en Espagne). Franco sur le point de mourir, c’est toujours la France qui a aidé à ce que la « transition démocratique » passant par le Roi s’impose de sorte que les résistants ne puissent construire, avec l’élan populaire, un régime eux même.

Ah quelle histoire ! La droite, elle, est assez coutumière de l’oubli collectif. En général, à gauche, on est plus respectueux. La sortie de Harlem montre simplement l’état de nécrose intellectuelle du PS. Je n’en rajoute pas, je laisse mon camarade Jean Estivil finir (texte pris sur le site du PG).

Romain JAMMES

« Un scandale nommé Désir » Jean Estivil

Le communiqué du Président Henri Farreny de l’ Amicale des Anciens Guerilleros Espagnols en France (FFI) dont je fais partie dit l’indignation qu’ont provoquée les propos du premier secrétaire du parti socialiste à propos de l’accueil que reçurent sur notre territoire les 400 000 républicains espagnols en 1939. Je ne voudrais pas que mon article soit un billet d’humeur, il en a pourtant bien des aspects. Comment pourrait- il en être autrement ? Mon père était un de ces républicains espagnols, il a été parqué dans le camp de concentration d’Agde puis non reconnu par Pétain alors qu’il avait été arrêté avec l’armée française, le 18 juin 1940 ; il fut, comme dix mille autres, envoyé dans un camps de la mort, à Mauthausen. Il avait été reçu comme un bandit, surveillé par des tirailleurs sénégalais qui ne comprenaient pas à qui ils avaient affaire, il reçut une pelle pour faire un trou et une toile pour se construire un abri sur la plage. Imprévoyance d’un pouvoir qui avait trahi la République espagnole ? Non, revanche de ceux qui avaient fait « le choix de la défaite » (lire le livre d’Annie Lacroix-Ritz) et qui comptaient bien régler leur compte définitivement à ces rouges républicains qui, plus que leur mauvaise conscience, étaient leurs ennemis. La moindre tentative de fuir l’enfer de ces camps de concentration, c’était comme première punition d’être enterré toute la nuit jusqu’au cou dans le sable : nous étions en hiver, l’issue était fatale.

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Billet d’humeur donc aussi, car socialiste, et au Parti de Gauche, il m’est insupportable d’assister à un tel dévoiement de la droiture que doit s’imposer celui qui a choisi la pensée et l’action de Jaurès, qui plus est, quand on est le premier d’un parti qui continue de s’en réclamer et ce, à des fins tristement politiciennes. Car ces propos ne relèvent pas de l’inculture ou seulement en partie, mais d’une politique cyniquement mise en œuvre et dont on a pensé en haut lieu, il y a quelques mois, que Désir avait le profil idéal pour la porter. Celle du consensus dont a besoin un gouvernement qui s’est lancé dans un acte de guerre hasardeux au Mali, et qui, après avoir donné mille gages au Medef, a besoin de rallier la classe politique de droite dans la perspective d’une union sacrée sans laquelle il ne pourra imposer la politique de la Troïka.. Alors il faut éloigner l’image d’une France qui se comporta d’une manière odieuse et criminelle avec ces centaines de milliers de pauvres qui avaient tout perdu et dont pourtant des milliers allaient participer aux combats de la résistance. Une partie de la droite se complet à répandre l’idée que la France, fille aînée de l’Eglise depuis Clovis, n’a jamais rien eu à se reprocher ? Qu’à cela ne tienne, Désir se charge, toute honte bue, de lui tenir des propos qui lui sont doux. Cahuzac lui-même n’a-t-il pas apporté sa pierre à ce consensus, allant jusqu’à affirmer que « la lutte des classes n’existait pas », prenant pour le coup tout le monde pour des imbéciles, avec son arrogance coutumière. Imbécile que l’agrégé de Lettres Bayrou a refusé d’être. Faut- il en effet pour s’attirer la sympathie des parties de droite considérer qu’ils sont constitués de demeurés ? Cahuzac l’a cru, Désir le croit.

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Mais trop, c’est trop, Désir devra s’expliquer. Et qu’on nous comprenne bien, pour nous, les peuples n’ont rien à se reprocher. Ils ne sont pas responsables des crimes que des gouvernements ont commis en leur nom. Les générations actuelles n’ont pas à subir l’opprobre des camps de concentrations où l’on enferma par la suite les Juifs et les résistants. La repentance, on l’aura compris, nous est étrangère. Mais les peuples, la jeunesse, ont le droit à la vérité, et lorsque, comme c’est le cas ici, plus de 20 000 livres ont été écrits sur la guerre d’Espagne et des centaines sur les camps français de la honte de ceux qui préféraient Franco, Hitler et Pétain au peuple français et au Front Populaire, ils ont le droit de s’insurger devant ce « négationnisme » politicien de Désir.

Jean-Pierre Bel avait conclu son discours d’investiture à la Présidence du Sénat en citant Machado. Machado est mort peu de temps après son arrivée en France de maladie mais surtout de l’accueil qu’on lui fit. Mais Désir connaît-il Machado ? On peut retrouver une très complète bibliographie dans le livre de Geneviève Dreyfus-Armand, « L’exil des républicains espagnols en France ». Le roman historique de Juan Manuel Florensa, « Les mille et un jours des Cuevas », apporte par ses qualités littéraires un réalisme poignant à la vie dans ces camps et à ce que fut la « retirada ».

Et enfin le livre de témoignage de Véronique Olivares, « Mémoires espagnoles, l’espoir des humbles », chez Tirésias. Et qui m’écrit : « c’est de l’indigence culturelle lamentable !!! Pauvres de nous face à ceux qui nous gouvernent ».