On a testé pour vous : la chaîne humaine à Notre-Dame-des-Landes !

Je sais pas pour vous, mais moi ça fait un moment que ça me trainait dans la tête cette résistance à Notre-Dame-des-Landes. Elle avait un goût particulier, comme le mélange miraculeux de la vieille garde du Larzac et d’une nouvelle génération décroissante. Elle a surtout l’accent de la résistance civile face à un train pris en marche par le gouvernement Ayrault et dont la trajectoire n’a pas bougé depuis 30 ans, sinon pour aller plus vite vers le gouffre.

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« Tu fais chier tout le monde avec ton aéroport » disait Montebourg. Pleins de certitude, les khalifes au poing la rose remplaçant les khalifes de l’UMP pensaient que c’était à eux de s’amuser et de jouer un peu à Sim-city. La réalité les frappe fort, elle est festive, joyeuse, solidaire et diverse. Elle pense surtout au futur car elle est collective, elle.

La chaîne qui nous lie…

mais ne nous tient pas. C’est un peu le sentiment que j’ai eu en prenant le bus depuis mon lieu de vacances. Ironie de l’histoire, c’est aussi un bus, partant de la manifestation du 5 mai à Paris qui m’y avait amené. Le gens en parlent, l’ampleur de la manifestation les a touchés, comme moi. En prime s’ajoute l’écœurement de la manœuvre politique de Valls sur les chiffres. Dans ce genre de situation, il y a ceux que ça dégoûte, et ceux que ça vaccine. À n’en pas douter, les seconds sont plus nombreux et encore plus remontés pour remobiliser les premiers.slide_296904_2437185_free

La bataille est dure, tout le monde le sait, la chaîne qui nous lie, c’est celle qui soutient celui qui trébuche. Elle ne le laisse pas au bord de la route comme fait le système économique pourri dans lequel nous évoluons. Les groupes militants ne répondent pas à la logique des JT décérébrants qui veulent calquer le traitement de l’actualité politique sur celui de Koh Lanta. Il y a du soutient, une forme d’amour, un profond respect et une confiance spontanée qui est sans pareille. C’est l’essence du moteur de la révolution.

La chaîne qui nous lie, c’est celle qui nous fait braver la vague. Celle de la culture dominante qui assène au monde entier qu’il faut baisser la tête. C’est celle qui minore les mouvements sociaux et fait d’un flop un triomphe quand le FN a rassemblé une poignée de fascistes pour le 1er mai. La chaîne qui nous lie rit au nez de la préfecture qui annonce « au moins 5000 manifestants » mais confirme la chaîne de 25km. Les camarades autour de moi n’avaient pas une envergure de 5m a priori, et de votre côté ? Finalement, devant le ridicule de la situation, le préfet a rectifié. L’honneur est sauf, mais ceux qui ne savaient pas sauront à quoi s’en tenir pour les chiffres officiels. Une à une les têtes deviennent nôtre. À coup de millions de petites cuillères, la montagne n’est pas si imposante.

C’est la chaîne qui nous lie qui brisera celle qui nous tient…

Une autre société

Je n’écris pas pour vous asséner les argumentaires des collectifs contre l’Ayrault-port. Vous êtes grands vous chercherez tout seuls. Ce que ce projet m’évoque, c’est un modèle de société dans lequel il n’est resized1-418141acffab55a649f03ddfcf06dd4fqu’une pierre. C’est le modèle de la course continue, qui veut toujours faire plus vite, et surtout plus vite que les autres. Evidemment, il trouve sa source dans cette stupide concurrence qu’on applique à tous les champs de la société. C’était le commerce, c’est devenu la base des relations humaines pour certain-e-s. Ce modèle, par extension, pousse à tout faire très vite. À réduire les distances de manière incongrue pour construire d’immenses mégalopoles sur un modèle uniforme et triste. À investir des milliards pour faire d’une région, un pôle international de ceci ou cela, plutôt que de les consacrer au bien-être quotidien des habitants, à la relocalisation de l’économie, aux transports de proximité ou autres services publics.

Cette logique veut nettoyer les villes de subversions. Elle les construit sur un unique modèle architectural, un unique mode de vie, comme un rêve d’une existence à la Métropolis, un 1984 instillé progressivement à dose homéopathique. La ficelle est d’ailleurs la même, de la guerre intercontinentale de Orwell à la concurrence contre tous « les autres » (villes, départements, pays, continents,…) il n’y a qu’un pas. Un pas ? Vous êtes sûrs ?

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La chaîne qui nous lie réclame son droit au bonheur. C’est celle qui a compris qu’on n’est pas heureux parce qu’on est meilleur que son voisin, mais qu’on est meilleur parce qu’on a aidé son voisin à être heureux et libre.

 Romain JAMMES

Un octobre à Notre-Dame-des-Landes…

Elle squatte notre blog, mais au final on s’y fait. Claire, on finirait même par apprécier. C’est qu’elle a de très bonnes fréquentations cette femme là. Alors derrière ses sourires Hollywoodiens et ses nez rouges on fini par découvrir un personnage qui vaut le détour. D’ailleurs ses textes sont des petits voyages, alors laissez vous guidez et attachez vos ceintures : nous partons pour Notre-Dame-des-Landes.

Si vous avez les oreilles qui sifflent, c’est normal, c’est le changement qui décolle

Embarquement immédiat

Mesdames, Messieurs, bienvenue à bord ! C’est avec grand plaisir que je vous accueille dans notre tout nouvel airbus 444. Mon nom est Victoire et c’est moi qui vais vous accompagner tout au long de ce voyage.. Installez-vous confortablement dans vos sièges flambant neufs – et en matériaux recyclés évidemment, nous allons bientôt décoller. Ma collègue passera parmi vous dans un instant pour vous apporter de quoi vous restaurer. En attendant, j’aimerais vous rappeler que vous êtes dans un aéroport in-ter-na-tio-nal, un vrai hub au summum de la modernité, qui n’a été conçu que pour satisfaire vos besoins les plus exigeants. Je tiens à vous le rappeler parce que ça n’a pas été facile d’en arriver là, il a fallu venir à bout d’individus des plus enragés, qui s’étaient mis en tête de s’opposer au progrès.

Ces gens là ne comprenaient pas – je pense d’ailleurs qu’ils n’avaient tout simplement pas les capacités intellectuelles pour le concevoir – que notre salut résidait précisément dans la construction de cet aéroport. Ils nous expliquaient que l’on pouvait très bien se satisfaire de l’ancien aéroport de Nantes, comme si c’était raisonnable de se contenter de ce qu’on a déjà alors qu’on pourrait avoir plus grand, plus beau, plus fort. Je ne dis pas, il marchait bien cet aéroport, et c’est vrai qu’il n’était même pas utilisé à plus de 35 % de ses capacités, mais nos experts étaient formels, l’explosion de la fréquentation était imminente, c’était donc un vrai problème d’intérêt(s) général. Notre bien-aimé premier ministre Jean-Marc Ayrault, qui était maire de Nantes à l’époque, l’avait bien compris et faisait tout son possible pour réduire au silence les vociférations insupportables de la poignée d’anarchistes qui s’opposaient absurdement au projet. De vrais déséquilibrés, je vous assure.

Écolos, Fachos ! 

Ils refusaient catégoriquement de contribuer à l’effort national pour augmenter la Croissance, et préféraient jouer dans leur coin à Bob le bricoleur, cultiver des légumes et fabriquer du pain. Vous comprenez bien qu’il était inacceptable de laisser cette cinquantaine de barbares moyenâgeux occuper inutilement des terrains aussi précieux pour l’avenir de notre pays. Les paysans, c’est bien, mais faudrait pas non plus qu’ils nous empêchent de vivre ! D’autant plus qu’il n’y avait pas que des agriculteurs. Ils avaient été rejoints par des vauriens, des squatteurs, qui prétendaient tenir à cette zone boueuse – soit-disant extrêmement importante du point de vue de la biodiversité. Tout ça pour quelques grenouilles, non mais vous vous rendez compte ! On ne s’appelle pas Brigitte Bardot non plus ! L’écologie, on en entend assez parler comme ça, on a des ampoules à basse consommation et puis on paie une taxe sur nos émissions de gaz à effets de serre, ça suffit pour préserver la planète, non ?

Le pire, c’était leur arrogance. Non seulement ils passaient leur vie à emmerder le monde, mais en plus, ils osaient nous donner des leçons sur la manière d’utiliser les fonds publics ! Un comble. On n’allait quand même pas gaspiller de l’argent pour soigner les pauvres – ou pire, les sans-papiers ! – ni financer des profs pour les sales mioches des banlieues ! De toute façon, c’était un faux prétexte, ces gens ne vivaient pas dans la réalité, ils n’avaient même pas la télé! Vous faudrait que vous lisiez la lettre sans queue ni tête qu’ils avaient envoyé un jour au préfet, pour mesurer leur état de folie. Selon eux, c’était nous les agresseurs, nous qui portions atteinte à la propriété privée, nous qui nous moquions de ce que nous allions laisser aux générations futures. Un vrai tissu d’inepties sans queue ni tête : que seraient-elles aujourd’hui, les générations futures, sans cet superbe aéroport ?!

La Guerre d’Octobre 

Si nous avons du subir ces affronts pendant trop d’années, c’est parce qu’à l’époque, on devait encore faire semblant d’être dans une « démocratie », et donc attendre les autorisations juridiques pour lancer l’assaut. Mais nous avons toujours maintenu une pression formidable pour les atteindre psychologiquement. Vous auriez du voir ça, présence policière plus ou moins pacifique, lettres d’expulsion et j’en passe. Eux répliquaient par quelques slogans peints sur de vieux draps, c’était ridicule. Et puis, en octobre 2012, on a décidé que ça suffisait. Il faut dire que la trêve hivernale allait bientôt arriver, et que ça aurait fait mauvais genre de les expulser après. Alors un beau matin, ce fut le grand débarquement dans la ZAD (Zone à Détruire) : 500 gendarmes mobiles, des hélicoptères, des bulldozers.. Quel spectacle grandiose ! Cette puissance, cette démonstration de force, c’était impressionnant, vraiment. Nos pseudo-rebelles faisaient pâle figure, je vous le garantis. On aurait dit de vulgaires petites fourmis qui s’agitaient en vain, tentant de repousser provisoirement l’inéluctable fin. Ah, c’est sûr qu’ils se battaient comme des chiens enragés. À force de vivre dans les marécages, ils étaient devenus coriaces !

Enfin tout ça est derrière nous maintenant. Quand j’y repense, j’en ai encore des frissons. On a vécu des moments intenses, inoubliables. Imaginez-vous, ils étaient là, à lancer des épis de maïs sur les forces de l’ordre! Mais vous pensez-bien qu’en face des gaz lacrymogènes et des tazers, ils ne faisaient pas le poids. Ils avaient beau construire des barricades, s’attacher aux toits de leurs cabanes, bloquer les routes, nous étions les plus forts, et les plus nombreux. Assister à l’avancée inexorable des bulldozers, voir les maisons s’écrouler une à une jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un tas de pierres fumant, ça n’a pas de prix.. On les a traqué jusqu’au bout. Tout a été massacré : les champs, les jardins, les habitations. Le plus jouissif, c’était de voir leur visage. Un mélange de haine, d’écœurement et d’impuissance. Ah, elle portait bien son nom, l’opération « César » ! C’était nous, les empereurs, les maîtres absolus du moindre carré de terre ! Tout nous appartenait, tout était à notre merci. Mais vous connaissez ce sentiment, n’est-ce pas ? Si vous êtes ici, dans cet airbus 444, c’est parce que vous faîtes partie de cette élite qui peut s’offrir le luxe de voyager en avion.. Allons, portons un toast : À la victoire du capitalisme financier sur l’outrecuidance de ces illuminés, sur l’insolence de leurs revendications et de leur lutte !

Claire Batailler

Note de l’auteure : Et si… on écrivait une autre histoire, tous ensemble 

http://lutteaeroportnddl.wordpress.com/