Cette révolte espagnole qu’on ne voit pas à la Télé…

Samedi dernier (22 mars), c’était un jour un peu chelou. Oh, pour la plupart des citoyen-ne-s je pense qu’il n’a pas changé des samedis habituels. Pour nous, brave militant, il a un côté à la fois horrible et reposant. La bataille est finie, maintenant vient l’heure de la récolte. On voit le monde défiler devant nos yeux sans avoir le droit d’y mettre sa pâte. Je sais pas pour vous, mais moi, si je suis militant, c’est pour m’y plonger la tête la première, alors imaginez…

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Les médias avaient aussi éventuellement la possibilité de parler d’autre chose que la mise en scène (aussi subtile que la diplomatie de Poutine) du FN comme recours à tout ce qui va mal : de la météo aux pourris qui nous gouvernent. Seulement voilà, alors qu’un événement historique se passait derrières les Pyrénées, la cacophonie médiatique nombriliste n’a bougé le petit doigt. Et pourtant…

C’est quoi ce truc au juste ?

En France, si nos petits cœurs étaient dans le creux de la vague entre l’activité intense de la campagne et le stress du jour du vote, les Espagnol-e-s organisaient depuis plusieurs mois une riposte massive à la politique d’austérité. Mais pas genre l’austérité « allez ce soir c’est pâtes au gruyère comme hier », plutôt genre 25% de chômeurs et 55% chez les jeunes. Donc on vit où on peut, et quand on a un appart, l’eau et l’électricité sont en option, comme les services publics les plus élémentaires. Bref, un bond en avant civilisationnel made-in troïka.1979167_10152357254067147_1241094035_o

Seulement comme cette bonne ambiance a commencé à peser sur certaines têtes. V’là t’y pas que des collectifs, des syndicats et partis politiques s’allient depuis 6 mois pour organiser une grosse sauterie. C’est assez inédit en Espagne, c’est assez inédit tout court d’ailleurs. En France depuis le Front Populaire, c’est plus trop la mode. Mais ça revient progressivement parce qu’il faut bien se dire qu’une riposte commune ça a vachement plus de gueule dans la période.

Bref, les espagnol-e-s bien remonté-e-s, et libéré-e-s de toute contrainte professionnelle du coup, ont décidé de faire partir des marches de tout le pays en direction de Madrid pour ce fameux 22 mars. Résultat ? 2 millions de personnes ! (740 selon Valls, en comptant les 1700 policiers. euh…) Un raz de marée humain dans la capitale. « La plus grande manifestation de l’histoire récente » du pays, précise l’huma. Et bon quand c’est l’huma qui le dit…

Cette révolte dans l’ombre qui bouscule

La forme, le fond et le résultat sortent donc de l’ordinaire. La forme, j’en parlais, c’est cette progressive porosité entre les syndicats, les forces sociales et associatives, et les partis politiques. En France ça commence aussi à venir. Le fond, un concentré de politique de gauche : plus de libertés, plus de répartition des richesses, moins d’austérité, des services publics. C’est la convergence de revendications qui grondent comme un bruit sourd dans les villes de la péninsule depuis des années. Peut-être un pas avant le « qu’ils s’en aillent tous ! » qui a débarrassé les sud-américains de nombreux dirigeants politiques corrompus.

1Mais c’est pas assez pour la presse française occupée à faire des publi-reportages sur les nazillons des listes FN partout en France. Pas assez jusqu’à ce que… ça se foute sur la gueule. Et oui, attiré par l’occasion de réduire une puissante manifestation à une rixe de bar, les mass-médias se sont jetés sur leur proie comme des zombis sur un survivant. Résultat ? Le Nouvel Obs fait 2 articles centrés sur les débordements et les blessés, Libé ne peut pas s’empêcher de l’évoquer dans le titre de son article, France Télévision centre son reportage dessus, Le Parisien, Le Point et Ouest-France suivent évidemment la meute lancée par l’Agence pour la Fainéantise de la Presse (AFP).

Rien sur le fond des revendications, au-delà d’une vague « austérité », ni sur la forme inédite du rassemblement.

Et on s’y met, nous ?

Une fois encore, la démonstration se fera par la force du nombre, quoi qu’on crache sur notre camp à chaque colonne réactionnaire. S’il fallait convaincre encore que le système médiatique protège la poignée de pourritures politiques qui assènent la même doctrine sans nuance, sans raisons et surtout sans bon résultat, partout, on l’a trouvé.1450235_838293422852769_563601015_n

Ces adversaires qui ne doivent pas nous effrayer. La nouvelle forme que prend la contestation est la bonne. À mesure que nous serons des milliers, des centaines de milliers, dans la rue, le ridicule décalage entre la réalité et son traitement ubuesque sautera à la gueule de la population. Comme l’arbre qui s’accroche à ses feuilles avant l’hiver pour faire illusion, c’est une vulgaire peinture qui tient le système politique et économique en place. C’est à nous de bousculer ses branches, nos pieds font trembler la terre, nos slogans sont des gifles à leur insolence.

Faisons sauter ces cadres contraints où chacun se regarde le ventre : où les uns ne viennent pas parce que les autres ont eu l’idée d’abord ; où certains auraient peur que d’autres parlent à leur place, ou détournent leur force comme ce fut trop souvent le cas dans l’histoire. Les atermoiements doivent être balayés par la masse des indignés de notre société. C’est le sens de la marche du 12 avril.

Alors, le défi est lancé, 2 millions à Madrid. Et chez nous, on s’y met ?

Romain JAMMES

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Pourquoi l’austérité est un attentat contre les femmes ?

Dimanche 9 juin avait lieu la marche des femmes contre l’austérité. Une initiative importante qui pointe que la moitié de la population subit de manière redoublée l’ensemble des politiques d’austérité que nous impose ce gouvernement. Elle fait aussi le lien entre la lutte contre le patriarcat et la lutte contre les logiques capitalistes. Car même si abolir le capitalisme n’abolira pas la domination masculine, ce système économique l’alimente et l’instrumentalise.

J’ai écrit cet article dans la revue À Gauche.

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L’austérité est un désastre pour les peuples européens. Elle plonge dans la misère et la précarité des millions de citoyens. Elle frappe de plein fouet les protections sociales, les salaires et les services publics en appliquant les normes budgétaires ultra-libérales à tous les compartiments de la société. Ce sont, comme toujours dans ce cas, les populations les plus fragilisées à qui les coups les plus durs sont portés. En particulier les femmes…

L’austérité et le travail des femmes

L’ensemble du monde du travail est impacté par les mesures d’austérité. Les gouvernements cassent le code du travail sous couvert de compétitivité comme en témoigne en France l’accord made in Medef. La recette est toujours la même : baisser les salaires, licencier plus facilement ou encore baisser les cotisations patronales.1

Or, la situation des femmes dans le marché de travail les rend encore plus fragiles face à ces mesures. Les femmes gagnent en moyenne 27% de moins que leurs collègues masculins, elles sont près d’un quart des salariées à toucher le SMIC contre 8% pour les hommes. Un plafond de verre les exclue de nombreux postes de direction. 80% des temps partiels imposés sont effectués par des femmes et 8 travailleurs sur 10 qui vivent sous le seuil de pauvreté sont des travailleuses. Les métiers les moins valorisés et les plus précaires sont souvent l’apanage des femmes qui servent plus facilement de variable d’ajustement pour les entreprises. Le processus d’ « informalisation » du travail qui se développe touche avant tout les domaines dans lesquelles les femmes sont majoritaires. Cela accentue les écarts de salaire et remet directement en cause le respect des droits des travailleuses. La Confédération Européenne des Syndicats a d’ailleurs tenté d’alerter sur les conséquences désastreuses de la « crise » sur la précarité et le chômage des femmes.

Le taux de chômage des femmes est souvent en trompe l’œil. Il ignore souvent les catégories B et C relevant de « l’activité réduite » majoritairement féminine. En 2009 et 2010, les femmes ont été davantage touchées par la réduction de leur activité que par les licenciements. En revanche, en 2011, pour les catégories A, le chômage des hommes a augmenté de 0,9% sur l’année 2011 contre 5,4% pour les femmes (Insee). Les indemnisations sont loin d’être les même puisque Pôle emploi reconnaissait en 2009 que 64,1% des hommes au chômage étaient indemnisés contre 56,9% des femmes.

Delphine Beauvois

Delphine Beauvois

La protection sociale des femmes

L’austérité conduit aussi au rabotage des protections sociales et des services sociaux partout en Europe. Les budgets sociaux subissent ainsi des réductions drastiques qui touchent particulièrement les femmes.

La retraite est déjà un facteur d’inégalité femmes-hommes. Les retraitées touchent en effet 38% de moins que leurs homologues masculins. Un écart qui s’explique par leur condition globale de travail. Les femmes ont une rémunération inférieure aux hommes et davantage de temps partiels imposés. La plus forte précarité, le travail caché plus important, et les ruptures de carrières, notamment pour raisons familiales sont les principales causes de ce que 30% des femmes ne valident pas tous leurs trimestres en France (contre 5% pour les hommes). Toutes les attaques contre le système de retraite touchent donc les femmes en premier lieu. L’allongement de la durée légale de départ en retraite ou de la durée de cotisation touche particulièrement leurs carrières en dent de scie. De même, la baisse des pensions ou leur privatisation via le système par capitalisation, ont un impact plus important sur les femmes dont les revenus sont globalement plus faibles. Aujourd’hui, la moitié des retraitées vivent déjà sous le seuil de pauvreté.

De nombreux pays d’Europe subissent également une réduction de leurs allocations ou des prestations de leur système de sécurité sociale. Cela va du déremboursement des soins dits de « confort » à celui de l’avortement ou d’une partie de la contraception. Ce même phénomène existe en France auquel s’ajoute notamment la franchise médicale et la libéralisation progressive de nombreux services publics

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Les femmes et les services publics

L’austérité est une attaque en règle contre les services publics : santé, école, télécommunication, énergie, transports… Tout y passe. Ce sont pourtant les chevilles ouvrières de l’égalité en France.

La marchandisation progressive du savoir à travers la baisse des effectifs, la réforme des programmes ou le processus de Lisbonne pour l’enseignement supérieur, empêche de lutter par l’éducation contre le sexisme quotidien. Les recherches sur les inégalités de genre ne correspondent pas à la rentabilité immédiate que demandent les marchés et ne font donc pas partie des priorités d’excellence fixés par les gouvernements.

La santé est un domaine particulièrement touché par la libéralisation des services publics. Le privé tire parti du désengagement de l’Etat. Les cliniques semi-publiques voire entièrement privées sont encouragées. C’est plus largement les normes comptables des entreprises privées qui sont appliquées aux hôpitaux. Les activités les moins rentables sont donc les premières à être sacrifiées. 144 maternités ont fermé entre 2001 et 2010, voyant leur nombre passer de 679 à 535. Plus globalement, en 35 ans, 800 maternités ont été supprimées. Celles qui restent manquent d’effectifs. Les centres IVG subissent également des coupes drastiques 180 ont été fermés entre 2002 et 2012, notamment les petits centres de proximité.

Le désengagement de l’Etat dans les services publics a aussi un fort impact sur l’emploi des femmes. L’éducation nationale ou l’action sociale embauchant de nombreuses femmes, elles ont particulièrement subi ces suppressions de poste au point qu’on remarque une nette augmentation du chômage des jeunes femmes diplômées, de 7,2 points contre 4,5 pour les hommes.

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Jennifer Léonie Bellay

Une République féministe ?

Nous luttons pour une 6e République qui soit aussi féministe. Elle doit l’être non seulement dans la répartition du pouvoir qu’elle organise, mais également dans les politiques qu’elle produit. Augmenter le SMIC et lutter contre le temps partiel subi est indispensable pour l’émancipation matérielle et intellectuelle des femmes.

La République doit se doter d’un service public de la petite enfance, investir dans l’éducation pour que l’école combatte les stéréotypes de genre. Elle doit investir dans la recherche pour identifier les discriminations et combattre les lieux communs sur lesquels elles s’appuient. Elle doit lutter contre les violences faites aux femmes à travers des agents formés à ce sujet et punir le sexisme de la même manière qu’elle punit le racisme.

Une politique féministe implique une relance économique, l’investissement dans les services publics, des protections sociales importantes. Elle passe donc par une rupture radicale avec l’austérité.

Romain Jammes

Qui a le Nobel de la paix prépare la guerre…

Ce monde est merveilleux. Vous savez, le risque quand on est cynique (ou a minima un peu lucide), c’est qu’un jour plus rien ne nous étonne. Et ce n’est pas parce que Tiken Jah en fait une chanson que ça n’arrive qu’aux autres. Heureusement, nos oligarques ne sont pas à court d’idées pour se foutre de la gueule du monde. Avouez que sans ça, on se ferait chier…

Le choix en la matière était très difficile. Faut-il accorder le Nobel du féminisme à Eric Zemmour ou celui de la paix à… Disons l’Union Européenne, pour se marrer !

Le Nobel de guerre

Bon, il faut l’avouer, le Nobel de la paix, on nous avait déjà fait le coup. Quand on raconte une blague 2 fois, c’est tout de suite moins drôle. À l’époque Mr Président/Maître du monde avait (il a toujours) la plus puissante armée du monde, impliquée dans le plus grand nombre de conflits. Après tout, faire la guerre pour la paix, c’est pas nouveau non plus. 50% des dépenses militaires du monde pour les seuls Etats-Unis, il faut un certain mérite… Du reste, Obama n’a pas lésiné, il reste un actif revanchard face à tous les pays qui lui disent merde. Ça mérite bien un Nobel de cour de récréation. Mais ce qui en vérité vaut largement celui de la Paix, c’est d’être capable du fiasco de l’Afghanistan, avec une telle force à disposition. Le pot de fer a pris une sacrée cuite, il faut bien être antimilitariste pour réussir une telle prouesse.

Ce coup-ci, pour déshumaniser encore plus le truc, une poignée d’illuminés a accordé la récompense à l’Union Européenne. D’aucuns, certainement malveillant, y verraient une manière de dire que la guerre ou la paix, ce n’est pas tant une question de personne que d’institution. D’ailleurs ce n’était pas vraiment un troupeau de grand bourgeois qui a provoqué la 1ère guerre mondiale, envoyant des milliers de prolétaires au massacre. Tout ça c’était juste parce qu’il y avait pas l’Europe. Ah d’accord !

Bref, l’Union Européenne est la grande promue. Il faut dire qu’en matière d’antimilitarisme elle a des leçons à donner. Sa réaction au dernier massacre de Gaza a été particulièrement significative, à l’image de sa collaboration pour arrêter les flottilles pleines de dangereux vivres destinées aux palestiniens. La participation d’une grande part des pays à l’OTAN annonce aussi un grand élan de poésie internationale. Bravo donc au comité Nobel pour son flair et son sens du détail.

Le Nobel contre le peuple

Mais au fond, et sans rire, ce qui est le plus terrifiant, c’est le contexte politique dans lequel cette décision intervient… En pleine grâce nobélique (j’invente des mots SI je veux !) l’Europe n’en mène pas moins une guerre contre les peuples. L’austérité qu’elle tente autoritairement d’imposer à l’ensemble des européens a tout d’un massacre de sang froid pour maintenir un système qui prend la flotte. Le gel des salaires, le détricotage des services publics et du lien social dansent une valse macabre avec le repli identitaire masquant les vrais responsables du désastre. Une guerre contre le peuple qui se matérialise d’autant plus quand les foules descendent dans la rue. Comme si les libéraux se souvenaient soudainement de l’efficacité de l’Etat-matraque. Le Nobel baigne dans le sang des maquisards du 21e siècle…

L’Europe de la paix on nous la fera peut-être pas deux fois. Surtout celle qui, en pleine crise, interdit à tout pays de prêter à un autre. C’est l’Europe qui immisce le marché partout, jusqu’à sa tête et monte les pays européens les uns contre les autres comme dans le derniertraité que ces bouffons de socialistes ont voté les yeux fermés.

En vérité, face à cet acharnement contre le peuple, l’Union Européenne a un sérieux plomb dans l’aile. Elle atteint un point de non-retour, elle a conscience qu’elle ne pourra plus jamais consulter son peuple si elle veut poursuivre dans cette direction. Niveau légitimité, on a rarement fait plus catastrophique. Alors en bon samaritains, nos beaux faiseurs de Nobels n’ont rien trouvé de mieux que les comptines qu’on nous raconte depuis 30 ans. « N’oubliez pas les enfants, l’Europe c’est la paix. Vous ne voulez pas remettre en cause la paix tout de même ?… » Sauf que ce refrain, il commence à bien faire. Les collabos qui se cachent derrière les vainqueurs risquent d’avoir une sacrée surprise quand on viendra nous-même à leur porte siffler la fin du bal des hypocrites.

 Romain JAMMES