Un octobre à Notre-Dame-des-Landes…

Elle squatte notre blog, mais au final on s’y fait. Claire, on finirait même par apprécier. C’est qu’elle a de très bonnes fréquentations cette femme là. Alors derrière ses sourires Hollywoodiens et ses nez rouges on fini par découvrir un personnage qui vaut le détour. D’ailleurs ses textes sont des petits voyages, alors laissez vous guidez et attachez vos ceintures : nous partons pour Notre-Dame-des-Landes.

Si vous avez les oreilles qui sifflent, c’est normal, c’est le changement qui décolle

Embarquement immédiat

Mesdames, Messieurs, bienvenue à bord ! C’est avec grand plaisir que je vous accueille dans notre tout nouvel airbus 444. Mon nom est Victoire et c’est moi qui vais vous accompagner tout au long de ce voyage.. Installez-vous confortablement dans vos sièges flambant neufs – et en matériaux recyclés évidemment, nous allons bientôt décoller. Ma collègue passera parmi vous dans un instant pour vous apporter de quoi vous restaurer. En attendant, j’aimerais vous rappeler que vous êtes dans un aéroport in-ter-na-tio-nal, un vrai hub au summum de la modernité, qui n’a été conçu que pour satisfaire vos besoins les plus exigeants. Je tiens à vous le rappeler parce que ça n’a pas été facile d’en arriver là, il a fallu venir à bout d’individus des plus enragés, qui s’étaient mis en tête de s’opposer au progrès.

Ces gens là ne comprenaient pas – je pense d’ailleurs qu’ils n’avaient tout simplement pas les capacités intellectuelles pour le concevoir – que notre salut résidait précisément dans la construction de cet aéroport. Ils nous expliquaient que l’on pouvait très bien se satisfaire de l’ancien aéroport de Nantes, comme si c’était raisonnable de se contenter de ce qu’on a déjà alors qu’on pourrait avoir plus grand, plus beau, plus fort. Je ne dis pas, il marchait bien cet aéroport, et c’est vrai qu’il n’était même pas utilisé à plus de 35 % de ses capacités, mais nos experts étaient formels, l’explosion de la fréquentation était imminente, c’était donc un vrai problème d’intérêt(s) général. Notre bien-aimé premier ministre Jean-Marc Ayrault, qui était maire de Nantes à l’époque, l’avait bien compris et faisait tout son possible pour réduire au silence les vociférations insupportables de la poignée d’anarchistes qui s’opposaient absurdement au projet. De vrais déséquilibrés, je vous assure.

Écolos, Fachos ! 

Ils refusaient catégoriquement de contribuer à l’effort national pour augmenter la Croissance, et préféraient jouer dans leur coin à Bob le bricoleur, cultiver des légumes et fabriquer du pain. Vous comprenez bien qu’il était inacceptable de laisser cette cinquantaine de barbares moyenâgeux occuper inutilement des terrains aussi précieux pour l’avenir de notre pays. Les paysans, c’est bien, mais faudrait pas non plus qu’ils nous empêchent de vivre ! D’autant plus qu’il n’y avait pas que des agriculteurs. Ils avaient été rejoints par des vauriens, des squatteurs, qui prétendaient tenir à cette zone boueuse – soit-disant extrêmement importante du point de vue de la biodiversité. Tout ça pour quelques grenouilles, non mais vous vous rendez compte ! On ne s’appelle pas Brigitte Bardot non plus ! L’écologie, on en entend assez parler comme ça, on a des ampoules à basse consommation et puis on paie une taxe sur nos émissions de gaz à effets de serre, ça suffit pour préserver la planète, non ?

Le pire, c’était leur arrogance. Non seulement ils passaient leur vie à emmerder le monde, mais en plus, ils osaient nous donner des leçons sur la manière d’utiliser les fonds publics ! Un comble. On n’allait quand même pas gaspiller de l’argent pour soigner les pauvres – ou pire, les sans-papiers ! – ni financer des profs pour les sales mioches des banlieues ! De toute façon, c’était un faux prétexte, ces gens ne vivaient pas dans la réalité, ils n’avaient même pas la télé! Vous faudrait que vous lisiez la lettre sans queue ni tête qu’ils avaient envoyé un jour au préfet, pour mesurer leur état de folie. Selon eux, c’était nous les agresseurs, nous qui portions atteinte à la propriété privée, nous qui nous moquions de ce que nous allions laisser aux générations futures. Un vrai tissu d’inepties sans queue ni tête : que seraient-elles aujourd’hui, les générations futures, sans cet superbe aéroport ?!

La Guerre d’Octobre 

Si nous avons du subir ces affronts pendant trop d’années, c’est parce qu’à l’époque, on devait encore faire semblant d’être dans une « démocratie », et donc attendre les autorisations juridiques pour lancer l’assaut. Mais nous avons toujours maintenu une pression formidable pour les atteindre psychologiquement. Vous auriez du voir ça, présence policière plus ou moins pacifique, lettres d’expulsion et j’en passe. Eux répliquaient par quelques slogans peints sur de vieux draps, c’était ridicule. Et puis, en octobre 2012, on a décidé que ça suffisait. Il faut dire que la trêve hivernale allait bientôt arriver, et que ça aurait fait mauvais genre de les expulser après. Alors un beau matin, ce fut le grand débarquement dans la ZAD (Zone à Détruire) : 500 gendarmes mobiles, des hélicoptères, des bulldozers.. Quel spectacle grandiose ! Cette puissance, cette démonstration de force, c’était impressionnant, vraiment. Nos pseudo-rebelles faisaient pâle figure, je vous le garantis. On aurait dit de vulgaires petites fourmis qui s’agitaient en vain, tentant de repousser provisoirement l’inéluctable fin. Ah, c’est sûr qu’ils se battaient comme des chiens enragés. À force de vivre dans les marécages, ils étaient devenus coriaces !

Enfin tout ça est derrière nous maintenant. Quand j’y repense, j’en ai encore des frissons. On a vécu des moments intenses, inoubliables. Imaginez-vous, ils étaient là, à lancer des épis de maïs sur les forces de l’ordre! Mais vous pensez-bien qu’en face des gaz lacrymogènes et des tazers, ils ne faisaient pas le poids. Ils avaient beau construire des barricades, s’attacher aux toits de leurs cabanes, bloquer les routes, nous étions les plus forts, et les plus nombreux. Assister à l’avancée inexorable des bulldozers, voir les maisons s’écrouler une à une jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un tas de pierres fumant, ça n’a pas de prix.. On les a traqué jusqu’au bout. Tout a été massacré : les champs, les jardins, les habitations. Le plus jouissif, c’était de voir leur visage. Un mélange de haine, d’écœurement et d’impuissance. Ah, elle portait bien son nom, l’opération « César » ! C’était nous, les empereurs, les maîtres absolus du moindre carré de terre ! Tout nous appartenait, tout était à notre merci. Mais vous connaissez ce sentiment, n’est-ce pas ? Si vous êtes ici, dans cet airbus 444, c’est parce que vous faîtes partie de cette élite qui peut s’offrir le luxe de voyager en avion.. Allons, portons un toast : À la victoire du capitalisme financier sur l’outrecuidance de ces illuminés, sur l’insolence de leurs revendications et de leur lutte !

Claire Batailler

Note de l’auteure : Et si… on écrivait une autre histoire, tous ensemble 

http://lutteaeroportnddl.wordpress.com/

Est-ce que l’argent pousse sur les arbres ?

« Vous avez des amis ? Nous si !… Mais ils ont quand même un point commun avec vous : ils aiment bien notre blog. Alors dans notre grande miséricorde, on leur a proposé d’y écrire de temps à autre. Et vous savez quoi ? Ils sont plutôt bon. Voici donc la première invitée de l’Art et la Manière : Claire ! » Florian et Romain

DU BLÉ POUR SOULAGER VOS PETITS ENNUIS QUOTIDIENS

« C’est l’investissement privé responsable et venant du monde entier qui peut fertiliser la terre avec de l’argent – une fois l’environnement économique adéquat. Beaucoup de pays ont faim de tels investissements, et ces investissements peuvent aider à rendre la vie plus facile à ceux qui ont faim dans le monde. » 

Voilà les mots de conclusion d’un article publié début septembre dans le Wall Street Journal, signé par – oh, personne d’important – le Directeur Général de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). On appréciera l’extrême subtilité d’un texte transpirant l’altruisme et la générosité – quoi de plus noble en effet que de vouloir « rendre la vie plus facile » aux quelques 868 millions de gens qui souffrent de sous-alimentation dans le monde ?

 L‘heure est grave, mais heureusement le secteur privé peut sauver le monde. Bon, il faudra d’abord créer un « environnement économique favorable », mais après ça, plus rien ne devrait s’opposer à la disparition de la faim dans le monde, puisque comme chacun sait, lorsqu’on répand de l’argent dans un champ de blé, ça pousse plus et plus vite.  Il est donc urgent de faire disparaître la peur qui visiblement empêche les investisseurs de jouer sereinement leur rôle de super-héros. Qu’attendons-nous donc pour supprimer toutes les règlementations commerciales qui subsistent encore, ouvrir plus largement l’accès au système financier, et finir de libéraliser les marchés ? Puisqu’apparemment il existe des investissements privés « responsables », pourquoi nous en priver ?

Prenons peut-être un moment pour nous demander ce que peuvent être ces investissements irresponsables, qui semblent discréditer la capacité du secteur privé à remplir sa mission divine. Ça ne peut pourtant pas concerner ces multinationales, ces banques et autres compagnies d’assurance qui s’accaparent acquièrent chaque année des milliers d’hectares pour augmenter les rendements – aussi bien agricoles que financiers – et donc nourrir plus de monde ! Il est vrai qu’on raconte qu’en fait, ce serait pour pouvoir spéculer sur le prix du foncier, développer les agrocarburants, ou cultiver des denrées pour l’exportation au détriment de l’agriculture vivrière et familiale (comment ?! 75% des personnes souffrant de la faim dans le monde seraient agriculteurs ?!) Il est vrai qu’on raconte que ces firmes n’auraient pas d’autre intérêt que celui de faire plus de profits, sans se préoccuper le moins du monde de l’utilité sociale, écologique et sanitaire des cultures. Mais il ne faut pas croire tout ce que l’on vous dit. Puisqu’on vous jure que l’argent est le meilleur des engrais.

Claire B.

L’Art et la Manière ?

Romain – En fait, « l’Art » c’est notre capacité à créer, à être subversif et à faire avancer la pensée humaine.

Florian – Nous c’est qui ?

Romain  Nous c’est l’humanité et elle n’existe pas sans « l’Art »…

Florian – D’accord. « La Manière » c’est notre matérialisme, tout ce qu’il y a de plus classique, car nous voulons partir du réel pour aller à notre idéal. « L’Art » n’existe pas sans « la Manière »…

Romain – …qui n’existe pas sans « l’Art ».

Florian – Le génie de notre système de production est d’étouffer la capacité créatrice de la plupart des citoyens. Il ne le fait pas sans raison, l’exclusivité de la production culturelle fait largement ses affaires.

Romain – Dans « l’Art » nous revendiquons notre identité et notre capacité à produire une culture. Cette production est une lutte en soit, car il n’y aurait rien de plus révolutionnaire que d’allumer l’étincelle artistique de chaque citoyen.

Florian – Oui, mais notre « Art » veut enfoncer les murs froids de notre société. Il est tout à fait matériel et c’est ce qui lui donne du sens. Il n’est pas gratuit.

Romain – Entièrement d’accord, et « La Manière » c’est notre implication quotidienne pour abattre les systèmes de domination du monde qui nous entoure. L’humanité mérite mieux que des règles phallocrates, bourgeoises et assassines qui plongent le grand nombre dans la survie du quotidien au profit d’une poignée et emmènent irrémédiablement notre planète vers une catastrophe écologique.

Florian – Donc en somme, « L’Art » alimente « la Manière » de sa puissante capacité créatrice. « La Manière », en croyant pouvoir se passer de « l’Art », s’aliène au point de reproduire ce qu’elle combat.

Romain – Et « l’Art », en croyant pouvoir se passer de « la Manière », devient un outil de ce que « la Manière » combat.

Florian – Autrement dit, ce qui se construit dans le cœur se formule dans la tête. Ce qui est bien pensé se ne transmet jamais aussi bien que par le cœur.

Romain – Et c’est avec « l’Art » et « la Manière » que les êtres humains peuvent créer ce qu’il y a de plus magnifique : l’Humanité.