Je n’ai pas d’humour…

Bon, voilà, ça c’est dit. Vous l’aurez un peu cherché, et en même temps ça va en rassurer certains : je n’ai pas d’humour. Je ne sais pas rire. À part « un homme qui rentre dans un café et plouf ! », j’ai rien à vous servir pour vous tordre le bide. Plus haut j’arrive pas c’est comme ça. Ça doit être dans les gênes ou un truc de cet ordre.

Ou si, je le tiens, c’est p’tete parce que je suis féministe. Ah mais oui ! Pourquoi j’y ai pas pensé ? C’est bien connu en plus, je suis con. Les2 féministes ont pas d’humour. Enfin disons que ceux qui se pensent drôle, ils pensent aussi que les féministes qui les trouvent pas drôle, bah c’est parce qu’elles/ils ont pas d’humour… Bon maintenant qu’on a trouvé le problème on va peut-être pouvoir avancer non ?

On peut rire de tout, mais…

Quand on a pas d’humour comme moi, y a souvent un mec (genre le mec drôle justement), qui vous dit « on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ». C’est le genre de phrase qui, dans la communauté très resserrée et hype des mecs drôles, fait une sorte d’autorité. C’est un peu le point Godwin de la discussion sur l’humour. Quand on dit ça on peut plus rien dire. Tu argumentes, et on te répond que tu es « n’importe qui ». J’imagine que c’est aussi une forme d’humour.

Cette magnifique phrase est de Desproges. Un maître de l’humour noir qui fait un peu office de divinité dans le domaine. Si vous voulez, les dieux, ce qui est assez marrant, c’est que concrètement on les voit jamais. Bon la différence avec Desproges c’est que lui a vraiment existé (oups j’ai perdu quelques croyants là). Mais bon, il y a assez peu de chance pour qu’il vienne à votre table vous raconter une blague maintenant. Passé ce détail, dans l’un et l’autre cas, y a toujours des gens pour le citer, et en le citant, pour se réclamer de son autorité symbolique. Sauf que voilà… vous n’êtes pas Desproges.

Vous n’êtes pas Desproges, parce que Desproges ne s’appuie pas bêtement sur des idées reçues qui alimentent une domination. Si vous préférez, faire une blague dont le message final est « les femmes sont…

  • connes, surtout les blondes »
  • bonnes qu’à faire la vaisselle »
  • bonnes qu’à être mères (et bon, à faire la vaisselle aussi) »
  • des salopes » (ou divers objets sexuels)
  • ou des amoureuses transies (oui des connes quoi !) qui se laissent emporter par leurs émotions (surtout quand elles ont leurs règles, vu qu’elles sont surtout des utérus) »

c’est simplement recracher primairement le message de la société patriarcale qui sert à alimenter la domination masculine. Y a pas moins subtil qu’une blague sur les blondes. D’ailleurs c’est tellement pas subtil qu’on sait déjà la fin quand ça commence par « C’est une blonde qui… ». Il n’y a pas plus bourrin qu’une énième illustration réduisant une femme à un bout de viande, d’un conformisme abruti dans un contexte de matraquage culturel. 3

Bref, de l’anti-Desproges. Lui prend à contre-pied les idées reçues, ou les tord de telle manière qu’elles n’ont plus rien à voir avec ce que le raciste, ou l’antisémite osera dire au comptoir. Quand il commence un sketch sur les juifs par ces deux phrases : « On me dit que des juifs se sont glissés dans la salle, vous pouvez rester. Mais on ne m’enlèvera pas de l’idée que pendant la dernière guerre mondiale, beaucoup de juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi. » Il installe son contexte, sans reprendre bêtement celui que la société propose (du moins sur cet exemple).

Non, je n’ai pas d’humour quand j’entends ces blagues misogynes dégueulasses. Et il n’y en a pas de mieux qui rattrape le reste. Je gerbe devant les appels au viol cachés derrière vos plaisanteries. Je rage devant cette folklorisation de la prostitution qui oublie (et surtout qui n’en a rien à foutre) que ces femmes sont esclaves d’un système de proxénétisme inhumain.

En fin de compte, Desproges a raison en disant qu’on peut rire de tout. Mais encore faut-il être drôle. Car la supposition selon laquelle le « n’importe qui » est forcément celui qui va subir la blague vaseuse est déjà une interprétation douteuse. Ça me rappelle une histoire d’ailleurs. vous savez celle des médecins qui procédaient aux saignées pour soigner leurs patients au Moyen-Âge. Quand leur état empirait, les médecins disaient que le patient n’avait « pas répondu au traitement ». Manière de dire que le problème, ce n’est surtout pas le médecin.

La culture dominante et l’humour

Le fond du problème c’est que, humour ou pas, il y a des choses qui ne se disent pas. Ce n’est pas directement qu’elles font saigner nos sensibles oreilles. Je ne suis pas non plus partisan d’un flicage permanent qui irait écouter aux portes ce qui se dit. Simplement ce qui se dit publiquement a des conséquences sociales et s’ancre dans un contexte culturel.1

En conséquence, on ne peut pas prétendre qu’une blague, parce qu’elle serait une blague, échappe à cette règle. Ce serait ignorer que l’humour a toujours accompagné les discriminations et les dominations qui les accompagnent. Les colons se fendaient la poire en parlant des gentils indigènes pas très futés, toute l’Europe antisémite en parlant des Juifs cupides et complotistes. On se marre bien avec ces Arabes voleurs, violents et fainéants.

Non content de s’appuyer sur l’assise culturelle d’une domination, votre humour participe à sa résonance. C’est l’humour du dominant sur le dominé, la condescendance et le mépris déguisés en sourire.

Voilà pourquoi j’assume : « Je n’ai pas d’humour ».

Romain JAMMES

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17 réflexions sur “Je n’ai pas d’humour…

  1. Merci, Romain.
    Pour ma part, je suis contant de savoir que tu existes. Sans participer à la polémique que tu lance à travers ce texte, je vais essayer de te faire voir un autre point de vue.
    L’humour selon le DSM4, et considéré comme la plus saine réaction du névrosé normal, et selon cette bible, un névrosé est l’état normal d’un individu appartenant à nos civilisations occidentale.
    C.A.D : l’humour est le seul moyen de pour un individu sain de se sortir des problématiques que ce monde nous contraint d’aborder.
    Pour moi tu as raison de dire « je n’ai pas d’humour », et je réponds à ton billet parce que à la fin tu en déduit que tout tourne autour des rapports de pouvoir.
    En effet, l’humour ne peut pas être abordé sans aborder les dimensions de la nature humaine: les relations de pouvoir entre les humains est une porte permettant de saisir la nature même du rire, de l’humour. L’humour nait chez un humain à partie du moment où confronté à un problèmes externe ou interne, il arrive a saisir la logique d’un point de vue autre que l’assertion proposée, point de vue qui en permet le traitement. Le rire apparait alors.
    Cela implique plein de choses : sur le fonctionnement de la conscience chez l’humain ( les psycho parleraient de fonctionnement cognitif), mais « on » peut ajouter des liens entre conscience et affectivité, culture, intelligence de l’individu, héritage filial et génétique, et peut être enfin pouvoir interne et/ou externe.
    Par exemple « on » sent bien que l’humour de Desproges vient d’une réaction interne entre une conscience aigüe des rapports de pouvoir entre les hommes et les évènements qu’il a vécu à son époque.
    Ou alors que Manu joue dans la récré de la politique de son temps, avec ses contraintes, ses règles, dans le but d’une logique de pouvoir suranné. Lui c’est sûr il n’a aucun humour lorsqu’il joue dans ce contexte là.
    Bon, je vous bien
    Marc

  2. Ton discours me semble pas très cohérent: d’un côté tu dis « En fin de compte, Desproges a raison en disant qu’on peut rire de tout. Mais encore faut-il être drôle. », et de l’autre « Le fond du problème c’est que, humour ou pas, il y a des choses qui ne se disent pas. »

    Sinon je comprends qu’on puisse vouloir mettre une limite à l’humour; mais c’est quoi la limite? Il faut que ca te fasse rire? Il faut que ca fasse rire suffisamment de personnes? Il faut que ca ne risque de blesser ou dénigrer personne (et dans ce cas on interdit directement toute blague impliquant un être humain)? Ou alors on peut blesser ou dénigrer des gens, mais seulement ceux que tu ne soutiens pas, comme les islamistes, ou ceux qui ne sont pas opprimés, comme les patrons?

    Limiter la liberté d’expression, je suis pas contre, notamment quand il s’agit de racisme, d’appel au meurtre ou de révisionnisme; le seul problème, c’est de savoir ou poser la limite…

    • Tout comme Nwarht j’ai un peu de mal à voir comment définir la limite.
      Je suppose que l’exemple ou Desproges plaisante sur les juifs est la pour montrer que le contexte, la façon dont c’est mené, présenté, fera que tu la qualifiera ça d’humour et pas d’attaque antisémite ?
      Donc une blague sur les blondes bien mené ne te dérange pas ? ou c’est le seul sujet interdit ?

  3. La deuxième partie de la phrase est celle qu’on entend le moins « mais pas avec tout le monde ».
    En fait, le contenu de la blague, on s’en fout. Le niveau de complexité de l’humour, on s’en fout aussi. Il y a juste des contextes, des circonstances.
    Balancer des vannes sexistes dans une commission de réflexion féministe, ça se fait, dans des situations « safe », de « confort » et de « non-agression » (donc avec des gens que tu connais bien et qui te connaissent bien), pour dédramatiser, pour relâcher les tensions tellement t’entends des trucs énormes parfois (M. FN et la légalisation du viol, ça, c’est du lourd). Le bonus, c’est quand t’essaies de faire en sorte qu’elle témoigne des « symptômes » de la société « malade ».
    Bref…
    Mais ça vaut pas que pour l’humour. ça vaut pour plein de situations où l’expression de ses opinions personnelles, c’est offensant pour autrui, dégradant, etc. Imaginons des gens aller au resto avec d’autres gens qu’ils connaissent pas et embrayer directement sur les questions politiques et le fait qu’il faut être débile pour voter à droite (et là, manque de bol, les inconnus à leur table sont de droite et vont faire la gueule toute la soirée si ce n’est renchérir sur ces connards de gauchos, etc.)

    Bref, ne serait-ce pas simplement une question de savoir-vivre (plutôt que de manque d’humour) ?

  4. bon et bien sur ces beaux développements et belles analyses. Romain si ça peut te rassurer je n’ai pas d’humour non plus ! est ce parce que je suis blonde ?

  5. et ça c’est drôle ?
    pourquoi un député UMP grime une députée en faisant la poule ? parce qu’il est un coq dont les pattes pataugent dans la m….

  6. Le plus triste, c’est que quand cette fameuse phrase de Desproges est utilisée, « On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde », on lui donne un sens très différent de celui donné par l’humoriste le jour où il l’a prononcé.
    En disant cela, Desproges n’essayait pas de se justifier après une vanne vaseuse, ni même d’attaquer une partie de la population en disant qu’elle n’a pas d’humour…
    Il était à une émission où l’invité du jour était JM Le Pen. Il en profiter pour dresser un « réquisitoire » où, en gros, il dit que l’humour contient toujours une part de violence, qu’on peut toujours l’utiliser comme une arme. La question est de savoir si on utilise l’humour comme une arme de subversion ou comme une arme d’exclusion.
    Et les blagues misogynes ou racistes qui sont prétendument du second degré sont très clairement des moyens d’exclure une partie de la population.

    Vidéo de Desproges ->

  7. Bonjour,

    Desproges n’a pas dit, contrairement à l’idée reçue,  » On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui « , mais  » On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde  »
    Il existe un sérieux distingo entre  » n’importe qui  » et  » tout le monde « .
    Ça te permettra de remettre les pendules à l’heure quand on te dira que justement, tu es n’importe qui !…

    Et pour finir, non pour me faire de la pub parce que ça n’est pas ma manière d’opérer, mais parce qu’il me paraît évident que ça pourrait t’intéresser et que, surtout, ça m’évitera de réécrire ici ce que j’ai déjà dit chez moi : http://humeurdecrapaud.canalblog.com/archives/2013/10/01/28093432.html#c58051174

    Je vais de ce pas explorer le reste du blog. 😉

    A bientôt.

    Lydoue

  8. Merci de remettre cette question sur le tapis –
    Très importante !
    Mais pas si compliquée –
    De l ‘ humour il s ‘ agit comme de l ‘ amour : on ne rit pas tout seul – ( enfin , quelquefois , si ) –
    ( ce qui prouve au passage que la masturbation n ‘ est pas un mal ! ) –
    Et de l ‘ humour comme de l ‘ amour , il y faut un certain espace , particulier –
    Personnellement je ne rirai JAMAIS avec tout le monde , comme je ne pourrai jamais aimer tout le monde –
    ( et avec le sexe , puisque je l ‘ évoque , c ‘ est pareil – )
    J ‘ ajoute que , en amour comme en humour , il vaut mieux faire attention à ce qu ‘ on fait : sous peine de se retrouver avec un poing dans la gueule ( les filles savent y faire aussi ) – et éventuellement le mien –
    Eh oui , tout le monde il est pas forcément beau/belle , gentil/le –
    Mais quel bonheur quand on trouve les personnes qu ‘ on aime , avec qui on rit , sans complications , tel qu ‘ on est !
    ( et le rire fait partie de la culture heureuse ! )
    Il faut être patient – et ca n ‘ est pas évident par ces temps d ‘ horreur matérielle et culturelle !
    Soyez courageu/s/x/es toutes et tous , on les aura tous ces enculé-e-s !
    Bien amicalement ,
    Monde Indien ,
    mondeindien.jimdo.com

  9. Les rires , n ‘ est-ce pas cet espace où on affirme la liberté essentielle à l ‘ amour ?
    Quand nous nous sommes aimé-e-s , chérie , ne l ‘ avons-nous pas fait librement ?
    Alors nous rions , nous nous moquons l ‘ un-e de l ‘ autre , avec tout le respect qui n ‘ est la marque que du respect , de toi , de moi , du besoin que nous avons de nous réaliser individuellement , comme , tout autant , de nous réaliser l ‘ un-e dans l ‘ autre –
    Avec cette certitude que si un jour nous ne riions plus tous les deux , ni avec nos amis , alors il nous faudra, la mort dans l ‘ âme , nous séparer ……. ?????
    Non , mon désir est si grand que je veux aller avec toi jusqu ‘ aux confins de l ‘ univers !
    Alors , continuons de vivre et de rire –
    Pour nous , pour tou-te-s –

  10. Tout le monde à de l’humour, le plus difficile de trouver des gens qui le comprennent. Desproges vivait avec son temps, mais maintenant, tout le monde se braque dès que l’on approuve pas une blague. Pourtant les meilleures blagues sont souvent celles qui vont le plus loin…

  11. Bonjour.
    Je suis l ‘auteur d la photo de Pierre Desproges qui illustre votre site.
    Normalement elle devrait être signée du nom de l’auteur, moi même : Patrick Chapuis et de
    l agence qui la distribue Gamma-Rapho-Keystone. D ‘autre part avez vous réglés les droits correspondants à son utilisation ? dans le cas contraire je vous demanderais de ne plus
    l ‘utiliser.
    Cordialement à vous
    Je suis l auteur de la photo

  12. Pingback: L'art et la manière | Pearltrees

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