Guerre de position et guerre de mouvement

Une guerre ?

Je sais pas pour vous, mais pour moi comme pour beaucoup de militants, la bataille politique est une guerre. On ne dramatise pas notre vie quotidienne, nous ne sommes pas des maquisards face à l’occupation ou des guérilleros fusillés par la guardia civil. Nous pourrions l’être, pour certain, si le contexte politique venait à évoluer. Nous nous battons avec les armes qui correspondent à la période. Du moins c’est ce que nous pensons.

1Pas de romance disais-je, mais une sensation tenace dans l’organisation de cette bataille. Le rejet, d’abord. Celui de cette société qui organise la misère de masse et l’opulence d’une poignée de parasites. Elle anime plus qu’un calcul rationnel qui nous conduirait à vouloir en changer. Elle attise notre rage et notre haine, nos tripes bouillonnent à nous serrer l’estomac, quand par moment ça fait trop.

C’est une guerre parce qu’elle implique des camps qui jouent les uns contre les autres, deux camps pour être précis. Si un camp baisse la garde, l’autre frappe. C’est la cruelle histoire du mouvement ouvrier montrant que la limite à l’exploitation c’est la résistance à l’exploitation. Rien ne tombe du ciel, tout s’arrache par le rapport de force. Chaque mètre de terrain est l’objet d’une lutte. Et la lutte est « continue » permanente ?.

Seulement voilà, s’il y avait une seule manière de faire la guerre, ce serait trop simple. À ma petite échelle j’y participe. Si le blog est une arme, c’est l’action avec mon parti qui matérialise ma place sur le champ de Mars. Et comme beaucoup d’organisations, surtout jeunes comme la notre, nous vivons ce fameux tiraillement entre guerre de position et guerre de mouvement.

La guerre de position

La guerre de position c’est celle qui s’installe et qui dure. Celle qui a fait trainer 14-18, qui ne devait durer que quelques semaines. Elle est faite pour le temps qui s’écoule 2lentement, pour les périodes de changements longs et progressifs. En politique, elle est appuyée sur des piliers indispensables à toute organisation : l’élargissement de la base sociale et la construction d’un réseau de terrain.

Cette assise est indispensable car elle crée de la solidarité concrète et doit ensuite lui donner une perspective politique. Elle permet à des femmes et des hommes d’incarner au quotidien partout cette autre société. Elle est faite d’associations, de syndicats, de journaux, d’élus locaux. Elle offre l’opportunité de faire un travail en profondeur dans les consciences.

L’histoire du mouvement ouvrier a montré tout l’importance de la structuration du mouvement ouvrier comme élément du rapport de force. Le PCF a adopté cette logique en intégrant ou en créant des réseaux, du secours populaire à la CGT, de la fête de l’Humanité aux journaux sportifs communistes. Sa base sociale n’a jamais été aussi large que quand ces réseaux étaient actifs et entretenus. Le parti jamais aussi fort qu’alors. On pourrait disserter sur les raisons de l’effacement de ce réseau mais ce n’est pas le cadre.

Allez, toute stratégie a son pendant négatif. Le revers de la médaille, ou le talon d’Achille selon son importance. L’énergie déployée pour entretenir le réseau est très importante. Il suppose également un certain nombre de compromis et l’intégration de certaines habitudes. Conserver des élus locaux suppose souvent des compromis avec les sociaux-démocrates par exemples. Militer dans un réseau de solidarité suppose qu’on le fait moins pour le parti dans l’immédiat : pour un rassemblement, une manifestation, un événement quelconque. Globalement, la force du réseau dépend aussi d’un certain maintien du système et s’appuie sur sa conservation à long terme en le changeant de l’intérieur. En somme, cette stratégie est à double tranchant car il faut parfois jouer le jeu pour conserver son influence quitte à être progressivement associé à ses mécanismes.

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La guerre de mouvement

La guerre de mouvement s’appuie sur une autre dynamique : plus courte, plus explosive et moins prévisible. Elle pari sur une accélération de l’histoire qu’on remarque dans certaines périodes. 10 ans de régime renversés en 3 jours d’insurrection précédés eux même par quelques semaines ou mois d’une montée contestataire. Parfois c’est quelques années qui renversent soudainement des siècles de domination. Bref, l’histoire n’est pas un fleuve tranquille, elle ralentit, elle accélère, elle a toujours l’air trop lente pour les révolutionnaires. Cette guerre s’appuie donc sur plusieurs piliers : la rapidité d’exécution, l’adaptation au contexte, le mouvement permanent.

L’intérêt de cette stratégie c’est sa capacité à réagir à la contestation populaire. L’organisation qui la pratique veut être déclencheuse d’une défiance qui existe déjà. Être l’écho politique de revendications immédiates pour en faire une force révolutionnaire. Les exemples des derniers mouvements de contestation, en Europe, au Maghreb ou en Amérique Latine montrent des mouvements déclenchés à partir d’une étincelle presque inoffensive en dehors de son contexte. L’immolation de Bouazizi sans le contexte de défiance général ne débouche pas sur une vague de révolutions. Ces 4 précaires au Portugal qui 4appellent à un rassemblement monstre n’auraient pas eu cet impact sans les tensions exacerbées à ce moment là ? Pareil pour les quelques jeunes restant sur la Puerta Del Sol ou le réaménagement d’un parc à Istanbul.

Ces mouvements ce sont fait en dehors des cadres existant censés les accueillir. Pourtant les réseaux de solidarité et les structures communistes existaient alors mais avaient trop intégré la logique institutionnelle pour faire écho à la défiance populaire. La guerre de mouvement suppose que c’est ce qui se passera inéluctablement en France. Elle ne se contente pas de l’attendre : elle veut la provoquer en bousculant les symboles du régime comme les médias.

Le revers de cette médaille ? Cette stratégie est très énergivore. La puissance qu’elle peut avoir dépend de l’implication militante. L’organisation se prive d’une partie de l’outil institutionnel pour le contester en cohérence. Sa base sociale peut être réduite et en décalage avec celle de la population. Elle est fragile car elle s’appuie sur des symboles pour palier à son manque de présence dans les réseaux de solidarité. Bref, elle n’est pas faite pour durer…

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Où en est-on ?

Le PG a été créé comme une organisation qui bouscule. Elle bouscule le système et ses valeurs, elle bouscule le PS qui les défend, elle bouscule le PCF dans ses habitudes. Cependant, si l’énergie abondante de la perspective de la présidentielle, puis la présidentielle elle-même, ont permis de maintenir le mouvement à marche forcée, la suite pose un certain nombre de difficulté. Le PG n’est pas centré sur lui même, il néglige sa structuration interne car il capte toute son énergie vers l’extérieur. Il préfère l’organisation d’événements visibles et frappants au dépend du travail de fourmis et de réseau. Mais des questions se posent…

Nous sommes tiraillés par la transition de notre modèle stratégique. Nous ne voulons pas de ce pied dans le système qui ferait de nous des conservateurs comme certains communistes. Nous ne voulons pas non plus d’un parti d’avant-garde éclairée qui flotte au dessus de la réalité et fini par se dissiper comme la fumée d’une cigarette. Nous voulons être le poil à gratter qui provoque la crise de nerf, celui qui s’accroche contre vents et marrées. Nous voulons être subversifs, pas gestionnaires plan-plan d’un rapport de force pour conserver un pallier d’influence. Nous voulons être prêts quand le moment sera venu pour offrir autre chose au monde que le fascisme quand les cadavres du système auront été soufflés par la colère populaire.

Je ne veux pas qu’on perde notre subversion, mais je trouve qu’un travail d’ancrage avec la réalité est nécessaire. C’est la condition pour que le PG cesse de marcher sur des sables mouvants. C’est ce qui peut nous permettre de retomber sur nos pieds si jamais notre analyse de l’accélération de l’histoire se révèle fausse. Mais ça c’est un autre débat.

Romain JAMMES

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5 réflexions sur “Guerre de position et guerre de mouvement

  1. Salut Romain et merci de ta contribution au débat.
    Je ne peux pas me positionner en pour ou en contre, car la complexité du réel empêche ce genre de simplification.
    Mon constat part donc de l’analyse du réel tel qu’il est et pas tel que je le voudrais. Nous sommes dans une bataille idéologique féroce qu’a menée et, provisoirement, remportée la droite. A présent, c’est l’extrême-droite qui, recyclant les fondamentaux posés par le GRECE et la Nouvelle-Droite des années 70, se pose en animateur de la bataille culturelle avec son corollaire de récupérations de nos termes, de nos figures, qu’elle détourne de leur sens initial.
    Pour pouvoir faire la révolution, en évitant les scories du stalinisme, je maintiens qu’il faut gagner la révolution dans les têtes avant que de la mener dans les structures. C’est l’objet de la bataille culturelle que nous menons.
    Cette bataille est longue, énergivore, car de tous les instants. Je ne pense pas que nous puissions la gagner avec une base sociale réduite. C’est pourquoi je combats le principe de la « colonne de fer » en lui opposant le parti de masse.
    Mais parti de masse ne signifie pas – mécaniquement – « guerre de positions ». Ce serait bien trop simple, bien trop facile. Et tu as raison d’attirer l’attention sur un point : contrairement à ce qu’une lecture superficielle de Marx laisserait croire, il n’y a pas de mouvement mécanique de l’histoire et ce qui vaut pour un pays ne vaut pas pour tel autre. C’est ce que nous apporte la saine lecture de Gramsci. Nous ne sommes pas à l’abri d’une accélération brutale de l’histoire. Parce que rien n’est écrit.
    Il nous faut donc retourner sans cesse au charbon de la bataille idéologique, reconquérir une par une les positions que l’ennemi de classes nous a arrachées. Et, pour cela, la guerre de mouvements me semble la plus utile. A condition que nous comprenions bien que cette guerre de mouvement nécessite que nous allions à la rencontre des autres pas que nous campions sur nos positions en attendant qu’ils daignent bien nous y rejoindre.

    Des bises mon ami
    Nathanaël

    (PG [post graphum] : je pense que je vais enrichir ce commentaire pour en faire une note de blog. La tienne le mérite amplement.)

    • D’accord dans l’ensemble =)

      S’ouvrir et non pas camper sur nos positions, élargir notre base sociale. J’ai seulement très peur qu’on se fasse avaler et qu’à court ou moyen terme, on ne devienne qu’un composant atone de la bouilli politique.

  2. Pingback: De Marx et Gramsci, réponse à Romain Jammes | Le Cri du peuple

  3. Pingback: Le deuxième souffle ? » Je vous fiche mon billet... d'humeur !Je vous fiche mon billet… d'humeur !

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