Histoire d’une chasse à l’homme à Toulouse

Bien qu’un peu romancée, cette histoire est arrivée, ce mercredi 22 mai. (lien)

Ce matin ressemble à beaucoup d’autres. Le ciel voilé tire un trait de lumière grisâtre dans la pièce noire. Nordine ne dort plus que d’un œil, il attend sans hâte le son du réveil, celui qui, tous les matins le rappelle à une réalité glacée.

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Il est 7h00, ses draps humides témoignent d’une nuit agitée, une de plus. L’angoisse quotidienne l’étreint jusqu’au plus profond de la couette. Comme un moment de stress que l’on revit 1000 fois dans son sommeil : 1000 coups de poignard, parfois 1000 ruptures ou 1000 chutes dans un vide infini. Lui rêve de ces uniformes bleus, d’une journée qui tourne mal, de la froideur kafkaïenne des murs de la préfecture. La sonnerie dissipe la brume de son esprit, Nordine se lève dans un gémissement de fatigue. Ses pieds l’amènent non sans mal vers la cabine de douche. L’eau chaude finit de l’éveiller mais il s’attache à ne pas penser trop vite pour profiter ce cet instant hors du temps où son esprit est vide. Le jet lui masse les épaules et le crâne, il ne s’en lassera jamais. Il prend une nouvelle peau chaque matin, comme un nouveau né qui affronte pour la première fois la rudesse du monde.nordine4

Les nuages noirs du sachet de thé colorent sa tasse d’eau claire. Quelques vêtements enfilés, Nordine l’avale en faisant la grimace. Un peu fort. Un regard dans un miroir de fortune avant de passer la porte. Ses grands yeux tranchent avec son corps d’ébène et sa barbe naissante durcit son visage. Nordine se demande s’il est toujours séduisant, l’idée le fait sourire. Il sort.

La jungle de béton

8h00 : Le printemps a des allures d’hiver. Mais quelle que soit la saison, l’arène du monde est un danger permanent. Comme une immense jungle où la nature impose sa loi. Dans ce monde, il y a des prédateurs et des proies. Certaines proies se battent, d’autres se cachent. Elles se glissent dans le flot quotidien de la vie, se fondent dans le décor comme des caméléons. Il simule l’hypocrisie de cette société qui attribue des rôles comme un metteur en scène. Il s’amuse de ces jolis noms d’arbres qu’on donne aux tours dans sa forêt de béton. Nordine a vite compris les ficèles, il ne moufte pas. Il porte un masque, tous les jours, joue un personnage froid et insensible.

Insensible, il aimerait l’être, mais il est trop humain pour cela. La peur quotidienne l’enchaîne dans une prison glaciale. Il sait que sa vie quotidienne ne tient à rien : un regard de nordine3travers, un événement dont il serait témoin, le simple fait d’être tombé au mauvais endroit au mauvais moment. Cette société le terrifie, c’est un poison qui lui tord les boyaux, comme des lunettes qui l’empêchent de voir la beauté du monde, qui l’empêchent de vivre, tout simplement.

Le refuge

8h30 : Nordine est en avance. C’est comme souvent, il n’a jamais pris le pli du quart d’heure toulousain. Tous les jours, il vient ici. C’est l’association TO7 (Toulouse Ouverture), de petits locaux au cœur de la Reynerie. Des femmes et des hommes pleins de chaleur aident les gens du quartier à trouver du travail ou à faire différentes démarches. Parfois ils les écoutent et discutent tout simplement. Ici, Nordine suit des cours d’alphabétisation. Il aimerait que ça l’aide à avoir un travail, des papiers. Bref, il y construit son avenir.

Quand il est à l’intérieur, Nordine se sent chez lui. Il se sent même mieux que chez lui, dans son appartement minimaliste. La peur qui l’assaille cesse momentanément. Il parle, rie, s’amuse et échange. Il se sent un être humain comme nulle part ailleurs. C’est un refuge, comme un sanctuaire au climat hostile de l’extérieur. Ça lui fait du bien.

La chute

8h40 : Les membres de l’association s’activent pour préparer les locaux. Nordine attend patiemment. Il se pose à la table devant la porte, pense déjà au café salutaire qu’il tiendra entre ses mains dans quelques minutes.

« Bonjour monsieur ! » Une voix grave l’arrache à ses pensées. Il sursaute et lève la tête. Son cœur se serre quand il aperçoit un uniforme de la police. Il tente de garder son calme mais sent que ses mains ne demandent qu’à trembler. Ses jambes lui disent de courir, vite, loin, mais il reste. Après-tout, il a déjà parlé à des agents sans soucis.

« – Bonjour.

– Vous auriez vos papiers, je vous prie ?

– J’en ai pas monsieur

– Très bien, vous allez nous suivre jusqu’à la voiture ? »

Tout va si vite. Nourdine sent que la situation lui échappe, aucune issue possible, il regarde autour de lui, comme un appel à l’aide. Les murs semblent s’effondrer, le paysage se transforme à jamais, comme s’il ne se tiendrait plus jamais ici et que son cerveau effaçait déjà la mémoire douloureuse de ce moment où tout a basculé. Les salariés et bénévoles de l’association sortent. Ils discutent avec l’agent et ses deux collègues venus en renfort. Nordine n’entend plus rien, la scène est floue et on l’amène fermement jusqu’à la voiture…et le centre de rétention le plus proche.nordine2

Les coups qui font le plus mal sont ceux qu’on ne voit pas arriver. Chaque seconde Nordine attend ce moment. Chaque seconde il s’y prépare, se méfie, sans paraître, mais se protège inconsciemment pour que la chute ne soit pas trop rude. Chaque seconde, sauf quand il est ici, là où ils l’ont arrêté. Le poignard a frappé en plein cœur. Il a mal.

La solidarité

Terrifiés, ce sont ces militants qui le sont. En 30 ans d’existence de l’association, jamais les forces de l’ordre n’avaient osé un tel geste. TO7 est reconnu de tous, y compris de la préfecture, pour son travail utile et pour sa solidarité. Un refuge, comme une trêve dans une chasse à l’homme quotidienne initiée par Sarkozy et amplifiée par Manuel Valls.

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Le message fait vite le tour des réseaux, les organisations s’activent, les communiqués partent, les coups de fils sont passés. Les heures passent et la colère gronde et s’amplifie : il y a des lignes à ne pas passer. Le message de l’État est clair : « nulle part vous n’êtes à l’abri : ni en allant chercher vos enfants à l’école, ni dans ces associations de quartier. » La chasse n’a plus de morale, elle n’a qu’un seul chef : le chiffre !

Le soir venu, la situation n’est plus tenable, Nordine est enfin libéré. À temps pour son cours du soir, belle ironie. Le lendemain, des militants des 4 coins de la ville se retrouvent pour le repas-débat habituel du jeudi midi. On cause de ce qui s’est passé hier. Au choc s’ajoute le dégoût, car malgré la victoire, ce qui reste à la bouche, c’est que dorénavant, plus personne n’est vraiment en paix ici…

Demain la police ira chercher les sans-papiers à la CIMADE. Je dis demain, c’est peut-être aujourd’hui, qui sait. En tout cas c’était hier, mais cet hier là, je ne le souhaite plus à personne…

Romain JAMMES

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2 réflexions sur “Histoire d’une chasse à l’homme à Toulouse

  1. J’ai cliqué sur j’aime parce que je n’aime pas
    J’aimerais expulser cette rage en moi .
    Il arrivera bien un jour ou la guerre que nous font ces libéraux finira.Je ne serai pas pour l’amnistie

  2. et pourtant tous ses profiteurs qui sont bien contents de profiter des sans papiers , pour faire leur boulot de merde , une journée de travail pour 2 francs 6 sous , les sans papiers enrichissent les véreux !!!!

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