On a testé pour vous : rencontrer Jann-Marc Rouillan !

Je sens une atmosphère différente quand je sors de chez moi ce lundi soir. Le froid gifle les joues, la chaleur des restaurants s ‘échappe dans de longues trainées de vapeur vers le ciel sombre. Je remonte la rue Pargaminière, en travaux depuis des mois. Le goudron a été cassé, jean-marc-rouillan-le-parquet-fait-appelremis, puis recassé. On y comprend pas grand chose, mais le chantier laisse une odeur qu’on reconnaît entre mille. Celle d’un mélange de saveurs de tous les pays et de la poussière soulevée par le déluge.

Chacun de mes pas se détache avec lenteur. Le moment est presque solennel. Je prends conscience de ce qui m’entoure. Comme une caméra embarquée qui fait un long plan d’ensemble : Toulouse. La ville des briques roses, des tuiles romaines. Son histoire suinte des murs, elle se glisse entre les pavés. Elle transpire dans le chant hésitant d’un guitariste de trottoir. C’est l’histoire des révoltes cathares ou celle de Jaurès. C’est aussi celle des réfugiés espagnols et de la résistance contre le régime franquiste. Cette résistance à travers laquelle j’ai découvert la ville autour de l’expérience de Jann-Marc Rouillan à Vive La Commune, au MIL ou dans les GARI.

À l’approche du Capitole, je me glisse à droite sur la rue du Taur vers la Cave Poésie. Là bas, je vais justement le rencontrer. Un grand symbole de mes contradictions politiques, de ma manière de jouer le jeu tout en ayant un rejet épidermique du système. Le temps semble ralentir…

De mémoire

Il ralentit et me laisse le temps de penser. Je pense à ce parcours si atypique. Un gamin des Minimes qui se bât de tout son cœur. Avec violence, certes, mais comme miroir à la violence de la société qui nous frappe. Je comprends nos divergences d’idées, mais que le combat est h-20-1689364-1252521931noble, qu’il est beau, quand l’amour de la révolution va jusqu’à « tuer pour elle, et mourir pour elle » comme il le dit lui-même.

Rapidement repéré par les réfugiés espagnols, il commence à aider, avec quelques camarades, les combattants de l’intérieur. Les guérilleros qui se battent contre El Caudillo Franco de l’autre côté de la frontière. Puis c’est son tour de s’y plonger, comme si un gouffre l’aspirait irrémédiablement vers son destin. Finies les chamailleries des gauchistes toulousains et les coktails Molotov, Sebas (c’est son nom de guérillero) prend les armes. Il n’a pas 20 piges. Il perd des camarades, notamment son grand ami Salvador Puig i Antich. Il aurait préféré être garrotté à sa place mais ses tentatives pour le faire libérer vont échouer.

Franco faiblissant, les GARI se battent contre l’organisation de la transition démocratique via le Roi. Une manière de maintenir les privilèges, de sauvegarder de nombreux collabos et de récompenser ceux qui n’ont pas trop résisté. Les attentats se multiplient, les actions sont violentes mais ne visent jamais les civils. Des accrocs arrivent, à l’image de la bombe artisanale à l’ambassade espagnole de Toulouse qui explosa trop tard et blessa quelques pompiers. La caserne reçut quelques caisses de champagnes et des plates excuses de la part des militants. À l’époque, tous se sentaient tous du même côté.

Puis vint cette arrestation, cette malchance un soir à Paris. Un camarade l’avait alerté sur une imminente perquisition dans une planque. Il avait hésité à évacuer le matériel, il y est allé et s’est fait coincé par hasard place Colonel Fabien. Une ironie de l’histoire vu les relations de ses compañeros avec les communistes espagnols. Il côtoie quelques mois Mesrine, voisin de cellule dans les prisonniers politiques. Finalement, la mort prévisible de Franco met fin au régime et à son incarcération. Peu après, c’est la fin de cette lutte contre le franquisme, après un attentat avorté contre l’ancien premier ministre fasciste, consciencieusement protégé par le nouveau régime.

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Action Directe

Mais le combat continue, il l’a dans la peau. Un peu comme nous tous. Après l’adrénaline d’une guerre, après ce qu’elle transforme en nous, est-ce qu’un retour à la normale est possible ? Différents groupes composent Action Directe et organisent de nouveau des luttes armées sur le territoire français. Rouillan est arrêté, puis amnistié, une partie de l’organisation s’arrête. Lui ne veut pas. Le peut-il seulement ? L’assassinat du patron de Renault sera l’action qui mettra le feu aux poudres. D’une certaine manière, difficile de ne pas la condamner. Mais impossible de ne pas la comprendre quand on voit l’actuelle impunité des grands patrons.

De nouveau derrière les barreaux, Jann-Marc ne ressort qu’en 2007 en conditionnelle. Interdiction de parler de son expérience avec Action Directe. Pourtant un jour une phrase va relancer la machine. « Regrettez-vous ? » lui demande un journaliste de L’Express, sa réponse : « Je n’ai pas le droit de m’exprimer là-dessus… Mais le fait que je ne m’exprime pas est une réponse. Car il est évident que, si je crachais sur tout ce qu’on avait fait, je pourrais m’exprimer. Par cette obligation de silence, on empêche aussi notre expérience de tirer son vrai bilan critique ». En substance, il condamne l’hypocrisie du silence qu’on lui impose. Retour en prison jusqu’en 2012, malgré des demandes de semi-liberté pour raisons médicales.

JMRR

Jann-Marc Rouillan et Ratapignade

Aujourd’hui Jann-Marc Rouillan n’est pas libre de s’exprimer. Lui même remonte ses dernières années de liberté à la fin des années 70.

La Rencontre

La rencontre fut brève. La lecture d’un texte : Je regrette. Que vous aurez bientôt le plaisir de lire et qui exprime toute sa rage de retourner en prison en 2008. Une question publique ensuite : « La société a changé, tu as changé au fil de tes années de prison. Si aujourd’hui tu avais 20 ans, est-ce que tu t’engagerais toujours dans cette lutte armée ? ». En substance, il explique l’impasse de la lutte armée dans l’immédiat, car il n’y a pas de mouvement qui le porte et la culture dominante agit comme une chape de plomb qui rend impossible les conditions subjectives d’une telle lutte. Cependant, la lutte armée est nécessaire pour lui dans le processus révolutionnaire. Depuis que je me tords la tête à comprendre comment notre révolution aura lieu, j’ai parfois du mal à penser le contraire…

La discussion s’est prolongée, notamment avec Ratapignade, un grand compagnon de route. Merci à eux deux, pour l’humanité qu’ils donnent à notre guerre à tous et pour l’amour de la révolution que je leur envie au fond de moi…

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On a testé pour vous : rencontrer des révolutionnaires !

Romain JAMMES

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