Journalisme : l’investigation et la cour de récréation

Au cas où, si vous étiez enfermés dans une cave ou retenus par les FARC (en vacances en Colombie quoi) depuis quelques semaines, je vous apprends qu’aujourd’hui c’est la rentrée. Oui c’est votre 15, 20, 30 ou 40e (auquel cas je suis désolé) et, à quelques milliers de postes d’enseignants près, c’est la même cérémonie. Mais vous n’avez rien compris, c’est ça le scoop !

Sous toutes les coutures

Je vous vois venir, vous êtes du genre à crier au loup, non ? Cela fait des années qu’on entend que le journalisme d’investigation n’existe plus. On en tient d’ailleurs pour responsables les contraintes financières du système médiatique ou la volonté des patrons de presse de ne pas trop faire d’esbroufe sur les affaires qui fâchent (leurs amis). Des aventureux accusent même injustement les chaînes d’ « info » continue (vous êtes mauvaise langue je vous ai vu tiquer sur le mot info)… bref, certains accusent ces chaînes de pourrir le paysage médiatique en meublant 80% du temps (il y a bien 20% de pub).

Et bien cette année 2012, et notamment ce 4 septembre, seront inscrits dans tous les livres d’histoire comme la renaissance du journalisme d’investigation. Les chaînes d’information se sont déchainées et ont déployé tous les moyens pour que l’on sache tout, ABSOLUMENT TOUT… de la rentrée des classes.

Hier déjà, nous avions vu la famille Martin faire 4 fois l’aller-retour jusqu’à l’école (vous avez déjà fait ça vous ?) pour être sûre de pas se louper le Jour-J. La petite Valentine a acheté un sac à dos rose et range devant l’œil avide des caméras ses petits crayons dans sa petite trousse. La journaliste de terrain c’est MÊME rendue sur place malgré le danger (et c’est Tourcoing putain ! On n’y va pas par plaisir). Elle a interrogé la mère anxieuse, le père stressé, tous deux pleins de questions existentielles que personne ne se pose. Moi à l’époque, c’est à peine si ma mère se souvenait de la date. Si le journaliste était venu s’y aventurer elle aurait répondu philosophiquement comme notre ancien président : « ça m’en touche une sans faire bouger l’autre ! » Le monde change.

Aujourd’hui c’est le summum car on ne sait jamais qu’après les multiples répétitions il y a quand même un truc qui foire. On suit donc la famille de A à Z. On analyse la composition du petit déjeuner : lait, céréales, jus d’orange. C’est si passionnant qu’on se demande pourquoi Tchekhov n’en a pas fait une pièce. On refait le chemin… ATTENTION ! On s’arrête au feu rouge ! On attend devant l’école. La journaliste reprend le flambeau : « Est-ce que les grilles vont s’ouvrir ? À quelle heure ? Est-ce que Mathilde va se faire des amis ? » (Moi à l’époque j’avais couru derrière un enfant en l’appelant Romain parce que je croyais que c’était moi). Une fois dans la classe on interroge l’instituteur qui a franchement autre chose à foutre. Et on passe ça 20 fois dans la journée pour le CP, les 6e, les 2nd etc…

Le nouveau journalisme

Le pire dans tout ça, ce n’est pas tant qu’on ne parle plus du traité Hollande/Merkel/Sarkozy (je pourrais dire Merkollande mais c’est vraiment moche), c’est que les nouvelles normes du journalisme sont ainsi faites. Il y a des bouchons ? On interroge une personne dans les bouchons pour savoir ce qu’elle en pense. Il y a la queue au supermarché ? On va demander le ressenti des clients à la sortie, où la manière dont ils se sont âprement préparés à affronter cette épreuve digne du quotidien de l’URSS. DSK est cloîtré chez lui ? On interroge les passants jusqu’à ce que la porte s’ouvre, 26 heures plus tard. Johnny va mourir (et non pas ce coup-ci je vous ai fait une fausse joie), on interroge les fans pour comprendre Ô combien ils en seraient tristes ! Il ne se passe presque rien ? On interroge tout le monde là-dessus pour que ça devienne quelque-chose.

Cette discipline, on la connaît. C’est ce qu’on faisait au collège dans les rédactions ou les devoirs d’histoire. C’est qu’on faisait aussi beaucoup plus tard quand on savait rien mais qu’on devait, pour la forme, remplir 2 copies doubles. On blablate, on se répète, on invente, on paraphrase, on gesticule… C’est aussi décérébrant que Dora l’exploratrice.

Alors le journalisme d’investigation est en pleine renaissance, oui ! Sauf qu’aujourd’hui, puisqu’on peut plus s’interroger sur les affaires de corruption, sur l’application des politiques publiques et sur les conflits d’intérêt, on fait de l’investigation sur du vent. Et ça, croyez-moi, c’est balèze !

Romain JAMMES

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