Archive : Être de gauche…

Brouillage de piste

En cette période d’élection présidentielle (quoi vous n’avez pas remarqué ?), le débat public est en pleine ébullition. Pensez bien, nous n’y trouvons pas notre compte, l’actualité est suffisamment saturée de polémiques qui éclipsent le débat de fond. Toutefois, dans certains cadres, on voit poindre le nez de questions intéressantes et de tentatives d’éducation populaire de la part de certains candidats ou journalistes.

Mais, dans cette période, le brouillage des marqueurs politiques est particulièrement important. La droite emprunte des revendications traditionnelles de la gauche comme la taxe Tobin, celle-là même que la social-démocratie avait renoncé à mettre en place. La gauche emprunte à la droite ou entérine les reculs comme la suppression de postes de fonctionnaires ou le recul de l’âge légal de départ en retraite. D’autres, encore plus malins, disent simplement vouloir prendre le meilleur de l’un et de l’autre comme s’il ne s’agissait pas de 2 logiques antagonistes. Bref, entre les propositions ambiguës, les appels du pied, les déclarations nauséabondes ou les annonces tonitruantes, une question reste sur nos lèvres : « Être de gauche, c’est quoi ? ».

Allez un peu d’histoire (ça fait pas d’mal !)

D’abord, d’où vient ce clivage bizarre ? Comme beaucoup d’idées, de débats ou de traditions politiques dans notre pays et dans toute l’Europe, le clivage gauche/droite vient de la Révolution Française. Un débat fait rage pour la première constitution du pays, notamment la question du veto du Roi sur les décisions de l’Assemblée nationale. Le problème n’est pas anecdotique : il s’agit d’accorder un pouvoir important au Roi ou de donner tout le pouvoir au peuple à travers ses représentants, sans qu’une autorité paternelle ne vienne le contredire.

Ce n’est pas anodin, n’est-ce pas ? Le débat étant animé et le résultat serré, il fut alors décidé que chaque député étant favorable au veto se placerait à droite du président de l’assemblée, et chaque personne étant contre à gauche. Voilà ce sur quoi s’appuie le clivage, et il ne faut pas le prendre qu’au mot, c’est l’opposition entre deux philosophies : celle des Lumières, du progrès qui a fait éclater la monarchie absolue, et celle de la contre-révolution, animée par les grands aristocrates et en grande part par l’Eglise catholique. Pour la p’tite histoire, le 11 septembre 1789, c’est un droit de vote suspensif qui est donné au Roi. Un « compromis » largement favorable à la « droite » et qui sera à l’origine de la crise qui bloquera la monarchie constitutionnelle créée.

Tout pour le peuple ? (bah oui!)

La gauche de l’assemblée a donc défendu que TOUT le pouvoir devait aller au peuple. Il ne s’agit pas uniquement d’une définition tautologique de la démocratie, encore qu’à cette époque bien peu de monde parlait de suffrage universel. Ce qui se cache derrière cette idée est bien plus étendu et se trouve toujours au cœur de ce qu’on peut aujourd’hui qualifier de gauche.

Tout le pouvoir au peuple c’est d’abord donner la possibilité à chaque citoyen de voter, plus largement d’agir dans l’espace public, en conscience de l’Intérêt Général et en fonction de sa raison. J’ai en tête ces mots de Condorcet qui m’ont toujours beaucoup marqué : « S’il reste des hommes qui n’obéissent pas à leur raison seule mais reçoivent leur opinion d’une raison étrangère, alors en vain toutes les chaînes auraient été brisées : le genre humain serait divisé en 2 parties, celle de ceux qui savent et celle de ceux qui croient ; celle des maîtres et celle des esclaves. » Il faut donc une école qui forme le citoyen, qui le rende indépendant et conscient de son environnement. L’école doit être laïque car aucun dogme ne peut être placé au dessus de l’esprit critique, elle doit être gratuite et obligatoire car universelle ! N’est-ce pas toujours de gauche de dire ça ? L’école n’est évidemment pas la seule en jeu ici. C’est plus largement l’éducation populaire qui doit permettre non seulement l’accès le plus large possible à la culture mais également l’éclatement de la hiérarchie culturelle unilatéralement définie par l’élite. Et devinez quoi ? C’est justement ce que proposait le Conseil national de la résistance (CNR) sous l’influence des communistes.

Mais l’indépendance du citoyen ne s’arrête pas à l’émancipation intellectuelle que peut apporter l’école. L’expérience de 1848 est éloquente à ce niveau. De toute évidence, l’insuffisance (c’est peu dire) de l’éducation civique a été déterminante dans le résultat de la première élection du Président de la République au suffrage universel masculin (parce que ça restaient des machos). Mais ce n’est pas un hasard si ce sont les prêtres et les bourgeois qui ont emmené par la main les ouvriers et paysans voter contre leurs intérêts. L’indépendance doit aussi être matérielle. L’État doit donner la possibilité à chaque citoyen de vivre correctement de son travail et doit être un rempart à la dépendance du salarié vis-à-vis de son employeur. Le code du travail, la protection sociale, les minimas sociaux, l’allocation chômage et plus largement le droit au travail, à la formation et au logement SONT des corollaires de « tout le pouvoir au peuple » ! C’est aujourd’hui l’armature d’un programme de gauche qui se vaille !

Cette indépendance matérielle, et donc la liberté d’action et de vote du citoyens, s’opposent également à de trop grandes disparités sociales. L’égalité politique demande une relative égalité économique ! C’est pourquoi la protection sociale doit être financée par une répartition des richesses et les acquis sociaux par un système solidaire organisé… Vous connaissez sûrement cette phrase de Lacordaire : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui libère ».

J‘en reste là pour ce chapitre, mais voyez que cette idée qui est l’essence de la Gauche – donner tout le pouvoir au peuple – est finalement bien plus large que certains ne voudraient le croire. C’est un marqueur qui a toujours son empreinte forte dans ce qui fait la gauche aujourd’hui. Il doit servir à dessiner les lignes à ne pas franchir, les attitudes à adopter. Oh ! bien sûr, la construction philosophique et sociale de la gauche ne fait que commencer en 1789 et continue jusqu’à aujourd’hui. Chaque tendance du mouvement ouvrier va y apporter une richesse : le marxisme, les penseurs libertaires, les républicains, les résistants, les mouvements écologistes, féministes, LGBT… Plusieurs événements historiques vont y apporter également, qu’il s’agisse de la révolution russe ou de la guerre d’Espagne. Mais le socle est là et définit une frontière, comme deux côtés d’une barricade.

Et aujourd’hui ?

Les marqueurs définissent la rupture disais-je. La concrétisation dans les programmes politiques que nous avons devant nous, j’ai commencé à l’évoquer dans ce qui devait structurer un programme de Gauche. Le reste se vit et se ressent, s’interprète à partir de ce que chacun estime être en phase avec cette genèse et la philosophie à laquelle elle participe. L’Intérêt Général, par exemple, est avant tout celui de la conservation du seul écosystème qui permet la survie de l’humanité. L’écologie est fondamentalement républicaine à ce titre. Elle s’oppose de fait au système de production capitaliste qui génère et s’alimente des inégalités : elle est donc fondamentalement de Gauche. Le Présidentialisme concentre plus de pouvoir dans les mains d’un individu auquel on donne un chèque en blanc (ici pendant 5 ans). Il s’oppose à un parlement plus divers, plus représentatifs des opinions des citoyens et, en toute logique (pour une personne normalement constituée), plus enclin à créer le débat et à le faire vivre.

Donner le plus largement le pouvoir au peuple c’est avoir une conception ouverte de la citoyenneté. La nation se compose d’une communauté de citoyen unie par un destin politique et par leur volonté d’y appartenir. C’est la république qui crée la nation et non l’inverse. Cette vision s’oppose à une essence culturelle, voire cultuelle pour les plus illuminés, de la nation qui écarte d’emblée une partie des individus et réduit donc le champ de la citoyenneté. Ce rapport différent à la culture détermine en toute logique le rapport de la gauche avec les mouvements féministes, gays, lesbiens, bi et trans. Plus largement, le progressisme entend qu’aucune tradition ne fait autorité parce qu’elle est une tradition, tout doit être remis en cause et passé sous le crible des valeurs républicaines.

C‘est aussi ce pourquoi la Gauche est internationaliste. Rien ne justifie la division entre les peuples. Au contraire, la droite a été pourfendeuse de communautés au nom d’autres. Elle a été anti-dreyfusarde, vichiste pour une part, aujourd’hui elle s’attaque au musulman, à l’immigré, au pauvre aussi, et certains cumulent… La Gauche c’est la solidarité et le partage plutôt que l’individu : le système par répartition plutôt que par capitalisation, l’impôt progressif, la prévention, l’éducation et l’échange plutôt que la répression, le cloisonnement et la division.
Aujourd’hui, elle défend la vie plutôt que l’austérité, le droit au bonheur plutôt que l’effort permanent. Consciente que le travail est une souffrance pour beaucoup, elle veut une réduction du temps de travail plutôt qu’un acharnement aveugle : travailler moins, mieux, tous, et avec un revenu décent permettant de consommer plus mais surtout mieux !

J‘arrête là, je pense que vous pouvez faire le reste vous même. Le travail qui reste à faire, c’est de voir qui répond à ces critères de gauche : quel programme, quel parti, quel candidat, quel élu local ou national ? Si nous disons que nous sommes au cœur de la gauche avec le Front de Gauche, ce n’est pas par plaisir nombriliste ou par sectarisme. C’est que ces idées sont les bases de notre programme, elles cimentent les différentes tradition de Gauche et donnent avec cohérence le chemin vers une autre société ! C’est ça la gauche aujourd’hui ! Pas les galimatias hésitants, les « on ne sait pas », les « peut-être mais pas trop » mous de certains. Toutes ces foutaises n’ont pas leur place dans le combat que nous menons. Être de gauche c’est vouloir la rupture avec le système dominant ! Je suis de gauche ! Et vous ?

Romain JAMMES

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