Archive : Entre le marteau et l’enclume

Quand le pied quitte le sol, il n’y a plus de retour possible. Les souvenirs se bousculent dans l’esprit, comme un troupeau paniqué. Dans cet instant, pas de place pour quoi que ce soit de rationnel, c’est à celui qui arrivera le premier, avant qu’il ne soit bousculé par le suivant. Tout le corps se met à bouillonner, comme s’accrochant dans un dernier effort à se nourrir du moindre détail pour se rappeler qu’il est vivant.

C’était un lundi, il s’en souvient comme si c’était hier. Il y a de quoi. Ce jour là, il avait enfin vu la vie comme elle était. Il avait retiré ces lunettes qui ne le faisaient voir qu’en noir et blanc, la profusion de couleur l’avait ébloui comme jamais. Elle s’appelait Sandrine. Croiser ses yeux avait fait battre son cœur à 100 à l’heure. Il en avait du mal à parler. Le « bonjour » hésitant avait esquissé un sourire chez la femme : un nouveau coup de poignard dans le cœur, il avait failli suffoquer. Quand, quelques semaines plus tard, il goûta ses lèvres, c’est tout son corps qui sembla fondre. Jamais il n’avait ressenti quelque chose d’aussi fort. Le couple se le rappelait encore par nostalgie quelques-fois. Tout avait été très vite à l’époque, ce mariage, un des plus beaux jours de sa vie, ses enfants, qui donnaient tant de sens à son existence. Des éclaircies dans un monde parfois un peu morose. Mais au fond il s’en fichait, ce qui comptait c’était qu’il soit près d’eux. Quoi qu’il arrive en dehors, ce coin de paradis en était préservé. Enfin, c’est ce qu’il pensait.

C’était un mardi du mois de mai, quelques jours avant son anniversaire. Comme à l’accoutumée, il allait le fêter avec ses sœurs et ses parents le week-end qui suivait. Mais, ce jour là, Sandrine l’avait accueilli avec un sourire de malice, ses yeux pétillaient, elle était magnifique. Elle l’avait emmené avec son panier dans le parc à quelques centaines de mètres. Ils étaient montés main dans la main sur une colline boisée, ils y installèrent un pique-nique et mangèrent en amoureux. Le vin, les bougies et la nuit tombant donnaient un côté surréaliste à l’instant. Epris de désirs, ils finirent par se jeter l’un sur l’autre. Elle le déshabilla avec ce qu’il faut de douceur et de fermeté, chaque contact décuplait l’excitation, il se sentait trembler comme si c’était la première fois. Il ne l’avait jamais autant aimée que ce soir-là. Un plaisir sobre, un instant magique.

C’était un mercredi, il était fatigué. Il faut dire que son boulot lui pesait parfois, mais il s’en habituait. L’ambiance n’était pas mauvaise, en général, mais parfois le boulot s’accumulait. Cependant, il avait incontestablement de la chance, il le savait. Son diplôme en poche, il avait très vite été embauché par cette grande boite d’informatique. C’était l’époque où ça marchait d’enfer. Il avait gravi des échelons, avait une place honorable. Ses employeurs lui faisaient confiance et lui donnait quelques responsabilités. Il en tirait une immense fierté. Mais à responsabilité s’associe investissement. Et parfois, au grand désespoir de Sandrine, il ne comptait pas ses heures. Il y voyait un sacrifice pour leurs conditions de vie ; elle, un abandon, parfois.

C’était un jeudi, en vacances, une journée qui avait commencé comme les précédentes. Le soleil du printemps chauffait la tente, le plein air faisait tellement de bien. Sandrine avait prévu une randonnée familiale, les enfants n’étaient pas emballés pour tout dire. Quand le téléphone a sonné, il savait que ce n’était pas une bonne nouvelle. « Le boulot ? », demanda la femme en voyant sa tête. Pourtant, c’était la première fois. Il avait répondu, maintenant il le regrettait, il aurait voulu fuir la réalité un jour de plus. Au fond, ce n’était pas grand chose, mais cet événement l’avait marqué comme le début d’une autre époque. Celle où son entreprise avait cessé d’être la petite famille dans laquelle il avait commencé. Celle où les mines concentrées de collègues accomplis dans leur boulot s’étaient éteintes et marquées du stress et du déclinisme permanent. C’était le début de nombreux licenciements, il n’en faisait pas partie mais en était choqué.

C’était un vendredi, la nouvelle est tombée comme une enclume. Il s’y attendait, on lui avait déjà suggérée. Pas de licenciement possible pour lui, trop d’ancienneté pour que l’entreprise puisse se le permettre. Mais, quand il n’y a plus de boulot, il n’y a plus de boulot. Être relayé à faire un travail de technicien ne l’enchantait guerre. Mais il ne s’attendait pas à ce que ça prenne de telles proportions. « Plus que 10 ans et c’est la retraite », se disait-il, avant que ce ne soit plus. S’il avait perdu ses responsabilités, le rythme de travail, ne s’était pas amélioré pour autant. Il ne prenait plus aucun plaisir, une boule lui pinçait le ventre chaque matin, comme un trou noir aspirant un à un tous ses organes. Ses collègues ne rendait pas la chose plus agréable, emportés dans ce même tourbillon beaucoup avaient démissionné, ou n’affichait plus que des mines déconfites, vides, d’une pâleur mortelle. Une stratégie bien rodée par la direction pour ne pas avoir à payer des indemnités de licenciement.

 

Ce samedi là, il ne verrait toujours pas sa famille. Les déplacement se multipliaient. Il fallait faire l’assistance informatique de tout un bâtiment, le boulot était répétitif, harassant, mais pas le choix. Leur durée était variable, parfois même, il pouvait rentrer chez lui le week-end. Cette situation, Sandrine n’a jamais réussi à l’accepter. Il comprenait au fond, mais son existence semblait lui avoir échappé. Chaque jour semblait durer une année, chaque année une vie entière, la perspective du repos s’écartait à mesure qu’il avançait. Il en pleurait de douleur ou bien était-ce d’impatience, il ne savait plus trop ; de désespoir sans doute. À l’humiliation de la dégradation de son statut s’ajoutait celle, quotidienne, de ses supérieurs. Eux n’en manquait pas une pour rappeler que le travail n’était pas bien fait, que le client n’était pas entièrement satisfait. Une culpabilisation méthodique, pensée pour faire travailler toujours plus et toujours plus vite disaient certains de ses collègues. Mais les faits étaient là, il était au bout du rouleau.

Cette fois c’en était trop pour Sandrine. La vivacité de l’homme qu’elle aimait avait disparu. Chaque sourire était une lutte, sa mauvaise volonté à tout faire, malgré ses efforts, avait atteint un seuil critique. Il était fatigué en permanence, pas tant physiquement que psychologiquement. Il avait besoin d’aide, elle n’avait plus d’énergie pour en donner. Le couple se crispait, il fallait un électrochoc. Plusieurs fois elle l’avait supplié de démissionner, ils s’en sortiraient sûrement, malgré le crédit à rembourser. Au fond, elle savait que c’était faux. Les prises de bec de plus en plus régulières achevaient le tableau, un Van Gogh délavé, sans couleur, morne ; un mauvais film de Ken Loach, une tragédie lourde dont elle ne tirait aucune catharsis. Elle avait voulu le faire réagir, elle était partie. C’était un dimanche, c’était hier.

 

Aujourd’hui, il avait hésité à aller au boulot, il s’était dit que ça lui changerait les idées. Chaque seconde, il pensait à Sandrine, il n’y croyait pas, elle allait revenir. Il commençait à s’en apercevoir, il avait été trop loin. Toutes ses années à la faire souffrir, cette lâcheté quotidienne dont il faisait preuve doublée de son incompétence finie au travail. Que pensaient ses enfants qu’il aimait tant ? N’était-il pas un mauvais père, ringard et inexistant comme tant d’autres ? Un mari absent, un ami vaporeux, triste, qu’on évite et à qui on ne demande plus de nouvelles ? Depuis combien de temps n’avait-il pas vu ses sœur ? À quand datait sa dernière balade en forêt ? Son dernier foot avec ses voisins ? Il aurait voulu retourner 10, non 20 ans en arrière pour tout changer. Maintenant c’était trop tard. Le regard méprisant de chef de service, ce matin encore, ce « bonjour » plein de reproches l’avait convaincu : c’était un boulet tant pour la société que pour ses proches…

La terrasse était vide, la bruine décourageait les quelques fumeurs. Son pied quitta le sol du 6e étage. Quelques dizaines de mètres fatals qui bousculent ses idées, annoncent ce soulagement tant attendue. Il n’est plus un poids, à mesure que le sol se rapproche. Cette pression permanente allait enfin cesser de le broyer. Il est libre, l’instant d’après il regrette. Peu importe, il s’appelait Francis.

Romain JAMMES

«Une flaque de pleurs, une vague de peur, la bague du bonheur
Fruit de l’amour, fauché par le tranchant d’une dague de
Malheur, c’était pas l’heure de partir, il ne lui avait pas tout dit
Tant pis, ce sera au paradis
Et des remords de la racine, s’élève un arbre
Et de l’arbre pousse des fleurs délicates qui viennent caresser le
marbre » Un cris court dans la nuit, Iam

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