Archive : Du gris au larmes…

Un autre matin

Ce matin ressemble à beaucoup d’autres. Peut-être trop. Le réveil sonne dans la chambre et frappe les tempes de son cri strident. Il ne faut pas traîner, tout est millimétré. La pluie frappe les carreaux, c’est la saison mais Charles n’aime pas ça. Les pieds trouvent instinctivement les sandales dans le noir. L’homme quitte le lit où repose toujours sa bien-aimée. La douche dure 5 minutes, pas plus. Le thé chaud finit de réveiller les sens et, un morceau de pain dans la bouche, l’homme enfile son manteau et claque la porte.

Il fait encore nuit, l’air est glacial et gifles les joues. Le sol reflète les lumières du quartier et les silhouettes des tours dressées comme d’immenses totems noirs, symbole banal de l’âge du « tout béton ». Charles parcourt une centaine de mètres, un arrêt de bus l’attend avec les quelques personnes qui l’ont précédé. Ce sont toujours les mêmes. Depuis tant d’années, il connaît leurs visages, leurs styles vestimentaires, voire littéraires, quand ceux-ci plongent leurs pensées dans des romans ou des journaux. La première fois, intimidé, il s’était fendu d’un timide « bonjours » resté sans réponse. La moitié n’avait pas entendu, absorbée par la musique qui retentissait des écouteurs comme un chuchotement insupportable ; l’autre moitié n’avait pas prêté attention, tout juste y avait-il eu un regard discret sonnant comme un « qui c’est celui-là ? ». Il avait été un peu surpris, il est habitué, maintenant.

Le bus apparaît enfin et s’approche lourdement du trottoir en faisant siffler ses freins. La porte s’ouvre, les personnes s’y engouffrent, saluant poliment le chauffeur, parfois même sans lui porter un regard. La scène se répète plusieurs fois, jusqu’à la gare RER. Un flot emporte alors tous les passagers. On pourrait le suivre sans ouvrir les yeux. Chacun valide son titre et fait tourner le tourniquet, descend l’escalier jusqu’au quai et se place stratégiquement en fonction de la gare d’arrivée. Charles ne déroge pas à la règle, il n’y pense même plus, ces gestes se font tous seuls. Il y pense parfois avec ironie, voire un léger malaise. Le train s’avance lentement, chacun y trouve sa place, loin des autres, sauf s’il n’a pas le choix. Le jour se lève à mesure que les gares s’enchaînent. C’est au tour de la correspondance de Charles. Un escalier à monter, un autre à descendre. Le matin la procession de travailleur a tout d’un ballet funeste, comme une danse frénétique. Le ciel gris s’éclaircit, laissant voir les passagers marchant sur le bitume gris avec leur manteau gris et leur pantalon noir, passant d’un train gris à un autre train, gris, celui-ci. Les visages sont fermés, Charles ne s’y est jamais vraiment fait à ça. Mais c’est ainsi.

Une dernière séance

Arrivée : 8h15. Charles enfile sa combinaison bleue, elle commence à être usée. Voilà 2 semaines qu’il a demandé à ce qu’on la change. Son boulot n’est pas passionnant, mais il n’a trouvé que ça vu sa situation. Il réceptionne des pièces de moteurs qu’il amène aux OS, puis remballe les pièces réparées pour les remettre dans des camions. La journée passe vite, les colis s’enchaînent, il faut tenir la cadence, dur depuis la dernière série de licenciements. La pause de midi est plus que la bienvenue, puis c’est reparti jusqu’à 17h30. Pas le temps de penser, le travail devient mécanique. On parle très peu en dehors du repas, les collègues ne sont pas méchants, mais l’énergie et la joie de vivre manquent. Il y a bien Momo, un jeune très actif, qui a manqué une carrière de footballeur d’après lui. Un vrai moulin à parole, mais il est bien seul dans le cas, au point que beaucoup considère qu’il a une case en moins.

Le retour rejoue le bal du matin, la fatigue en plus. Reste le soulagement de pouvoir retrouver son foyer, sa famille. Charles n’attend que ça depuis qu’il a mis le nez dehors. De nouveau, la procession se met en marche, plus nombreuse qu’à l’aller. Les marches défilent, les visages se ferment, les yeux regardent les pieds de leurs propriétaires quand ils ne se perdent pas dans les écrans des téléphones ou les pages des romans à l’eau de rose. À la sortie, la file glauque reste immobile dans l’escalator, valide mécaniquement son pass Navigo, comme pour pointer son retour. Le trajet du bus semblent encore plus long…

Plus que quelques mètres, Charles avance d’un pas assuré, la fatigue est lourde sur les épaules, mais déjà un sourire marque son visage. Il se voit déjà embrasser son fils, prendre sa femme dans ses bras, leur raconter sa journée, écouter la leur. Il cherche déjà ce moment devant ces cahiers d’écolier, à tenter d’expliquer à Juan ce que lui n’a jamais eu la chance de faire. Il sent déjà ses lèvres toucher la chaleur de celles d’Olivia. Il est comme submergé par une vague d’amour qui donne tant de couleur à cette société froide et mécanique. Ici, il est heureux.

Seulement, ce jour-là, 3 hommes l’attendent à la porte, près d’une voiture. Charles sait déjà, mais il est trop tard. Son cœur s’emballe, pendant une seconde c’est la panique. Il savait que tout pouvait s’écrouler du jour au lendemain mais on est jamais assez préparé à ce genre de chose. La seconde d’après, la résignation prend le pas. Toute une vie défile dans la tête, ces nuits passées à la préfectures pour rien, cet imbroglio administratif pour un papier, puis un autre. Charles voit s’éloigner son rêve à mesure qu’un des agents avance, lui demandant ses papiers. Ses genoux touchent le sol, il ne les avait pas senti défaillir. La porte vers l’enfer est ouverte, le malien ne dormira pas chez lui ce soir. Dans quelques jours, il sera à plusieurs milliers de kilomètres comme plus de 20 000 étrangers par an.

Romain JAMMES

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