Vidéo – A&M #4 : La Croissance

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« Changez votre photo de profil »

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Les périodes de vives émotions ne sont pas toujours les meilleures pour réfléchir. Je ne nous prends pas pour des imbéciles, pas plus que je prends pour des psychopathes celles ceux qui essayent malgré tout de raisonner, voire d’apporter de l’humour à ce qui est effroyable. Je dis ça avant toute chose pour ne pas recevoir les sempiternelles remarques larmoyantes me rappelant qu’il y a des morts et qu’au fond, cela rend secondaire la nature de la commémoration qu’on leur porte. Je ne le pense pas, surtout quand des morts sont aussi politiques.

Dans la fanfare générale j’ai donc exprimé mon doute sur ces photos de profil aux filtres tricolores qui se multipliaient parmi mes « ami-e-s ». Que n’ai-je pas tourné 7 fois mes doigts dans ma bouche avant de blasphémer…

L’effroi de l’uniformité

Sans d’abord trop y réfléchir, j’ai eu un profond malaise à voir toutes ces photos de profil. Un malaise sans rapport aux trois couleurs car je suis profondément républicain, et comme la République a créé la nation, les symboles de la nation sont ceux de la République (même si tout le monde ne le voit pas comme ça). Ce malaise c’était la masse et l’uniformité du changement de photo de profil.1

Je n’ai bien sûr rien contre le principe de réactions massives face à de tels actes, ou même dans d’autres cas pour défendre une idée, ou ses droits… Mais la masse couplée à l’uniformité a clairement créé deux camps dans mes ami-e-s facebook : ceux qui l’ont et ceux qui ne l’ont pas. Avec comme corollaire 3 conséquences immédiates dans la communauté :

  • D’abord, l’effacement de toute autre forme d’expression liée aux événements. Ils existent, mais s’effacent devant une réaction si visible d’un coup d’œil et si partagée au sein de nos contacts.
  • Ensuite, le sentiment de culpabilité de ne pas réagir à la hauteur des événements quand la tristesse est aussi universellement partagée. En d’autres termes, on est tous dans le fond, et certains se baladent avec un badge « je suis dans le fond », au point qu’on se demande, comme on ne le porte pas spécialement, si on est pas un immonde connard qui n’est pas tant dans le fond que ça, ou si on va pas passer pour cet immonde connard sans ce badge.
  • Enfin, en lien avec les deux précédents, c’est l’injonction de porter la même chose. Elle s’opère par le collectif qui vous pousse à l’uniformité, mais aussi par Facebook qui met en place un système d’indignation en un clic (j’y reviendrai, mais il y a des pistes ici).

Il y a donc une espèce d’oppression dans le phénomène. Mais s’il ne s’agissait que de ma personne je m’en foutrais (quoi que…) Mais derrière cette oppression il y a un phénomène bien plus inquiétant qu’on a vu apparaître en janvier dernier.

L’unanimisme excluant

Ce phénomène c’est celui de l’unanimisme décrété. En janvier dernier, le « Je suis Charlie » était une réaction légitime aux attentats. Mais sa dérive en unanimisme a créé un malaise profond dans notre société et rejeté ceux qui ne s’y sentaient pas 2spécialement à l’aise, quelles que soient les raisons.

En clair, il y a eu une injonction collective à adhérer à la République, ce qui est la négation même de la République. Beaucoup de français ne se sentent pas en « Liberté, Égalité, Fraternité ». Souvent à raison, car ils sont montré du doigt pour leur origine, leur religion, leur sexualité ou leurs opinions politiques parfois. L’injonction a donc accentué un gouffre entre ces personnes et la République. Or, elle est, de mon point de vue, le meilleur outil pour combattre le fanatisme des terroristes : à travers ses valeurs, son universalité, ses services publics, son partage des richesses (pour le peu qu’il en reste).

Quand la plus grosse ordure politique pouvait dire « Je suis Charlie » et que beaucoup de citoyens honnêtes ne s’y reconnaissent pas, l’expression n’a plus vraiment le sens qu’elle voulait avoir au départ.

Ce phénomène, j’ai l’impression de le revivre, à une autre échelle, avec d’autres outils, mais dans la même logique contre-productive. La démonstration en a été les insultes et l’agressivité qui m’ont visé dans la simple interrogation des photos de profil partagées aussi bien par des ami-e-s bien à gauche et Florian Philippot, un des leaders du FN.

L’indignation comme produit

Enfin, pour le dessert, le malaise a aussi été celui de la proposition (ou l’injonction « Changez votre photo de profil ») de Facebook, ce qui n’était pas forcément le cas pour « Je suis Charlie ». Le réseau social en avait certainement tiré les leçons pour être fin prêt pour le prochain drame. (Et voulait en profiter ?)3

Le fait qu’une grande entreprise comme Facebook choisisse les formes de notre indignation n’a rien de très anodin. Au fond, tout objet moral ou physique qu’une firme capitaliste reprend est uniformisé dans la perspective d’une meilleure efficacité pour un meilleur rendement. Nous avons des maisons fabriquées toutes pareilles, des fringues toutes pareilles, des tables et des chaises bon marché toutes pareilles, des albums tous pareils que les standards nous imposent.

Nous n’avions pas, jusque-là, notre commémoration collective toute pareille. L’indignation et la résistance transformée en produit marketing. Mais on n’arrête pas le progrès.

Le samedi, une amie (qui avait la fameuse photo de profil, ce qui ne m’a pas empêché de la lire) a cité un commentaire sur le site de New-York Times :

« La France incarne tout ce que les fanatiques religieux haïssent : la jouissance de la vie ici, sur terre, d’une multitude de manières ; une tasse de café qui sent bon, accompagnée d’un croissant, un matin ; de belles femmes en robes courtes souriant librement dans la rue ; l’odeur du pain chaud ; une bouteille de vin partagée avec des amis, quelques gouttes de parfum, des enfants jouant au jardin du Luxembourg, le droit de ne pas croire en Dieu, de ne pas s’inquiéter des calories, de flirter et de fumer, et de faire l’amour hors mariage, de prendre des vacances, de lire n’importe quel livre, d’aller à l’école gratuitement, de jouer, de rire, de débattre, de se moquer des prélats comme des hommes et des femmes politiques, de remettre les angoisses à plus tard : après la mort. Aucun pays ne profite aussi bien de la vie sur terre que la France. »

J’étais fier en lisant ça, fier de notre culture, de notre manière de vivre, de notre capacité à être subversifs, à briser des cadres. Mais cette photo de profil, c’est au fond diamétralement l’inverse de ce symbole. C’est la froideur de l’uniformité plutôt que la diversité qui nous rend vivant. C’est l’unanimisme autoritaire plutôt que la confrontation des points de vue et la raison comme seule guide…

Vive la République.

Romain JAMMES

Je ne donne plus mon sang…

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La première fois que j’ai donné mon sang, c’était à la fac d’Evry. Je crois que ça fait 10 ans. Merde, ça passe vite 10 ans. J’avais 18 piges, les dents qui vont avec, et le petit pécule que me donnait ma mère pour bouffer le midi. Le don du sang, c’était pour moi un sandwich gratos, donc de quoi se payer une bière le soir. Faire un beau geste, finalement, ça tient à peu de choses.

Mais aujourd’hui ça a changé. Bon j’ai de quoi me payer la bouffe le midi, mais c’est pas ce qui m’a détourné de la pompe à hémoglobine. Manifestement, depuis mes 18 ans, mon sang est devenu impur. Tant qu’il n’abreuve les sillons de personnes…

Qu’un sang impur

Tout d’abord, il faut rappeler une chose, le don du sang, comme beaucoup de trop de choses dans notre pays, c’est régi par une bureaucratie. Une bureaucratie, ça fait pas dans le détail, un peu comme les colons avec le découpage de l’Afrique. C’est chirurgical, précis, mais ça n’a pas grand rapport avec la réalité. Comme si un immense quadrillage tombait sur la France et décidait de la découper en 13 régions qui n’ont pas le moindre sens… Ah ah, heureusement, on en est loin…

Donner du sang étranger à un corps, ça comporte forcément un certain nombre de risques. Certes moins que de lui en enlever en espérant qu’il guérisse mieux, il y a quelques progrès en médecine. Mais rien n’est 100% sûr. Parmi les risques, il y a évidemment celui d’un sang du donneur infecté. On parle du VIH, mais ça peut concerner plein d’autres virus/maladies.

Donc le principe de la bureaucratie, dans ces cas-là, c’est de fixer un taux. Parfois ça sort de nulle part, parfois c’est plus scientifique. Pour ce cas je ne sais pas, j’espère que c’est plus scientifique que les 3% de déficit autorisé par Bruxelles par exemple. Ce taux de contamination chez une population divise ainsi les donneurs volontaires en deux catégories : ceux qui sont «  à risque » et les autres.

Vous l’aurez compris, les homosexuels… Du moins tout homme ayant été pénétré par un pénis (ce qui est en soi une définition contestable de l’homosexualité)… Donc les homosexuels, dans cette définition, ont un taux de contamination au-dessus dudit taux accepté. A priori rien de moral, la simple froideur de l’administration, si je ne considère pas les raisons qui ont amené à fixer ce taux en particulier (que j’ignore). Si on ne considère pas non plus la trouvaille du gouvernement qui consiste à donner l’autorisation au bout d’un an d’abstinence. Peut-être une manière de dire « ok, mais seulement si vous regrettez ! » Soyons un peu sérieux…

Seulement voilà, moi qui n’ai jamais eu d’expérience homosexuelle (dans la stricte définition de l’EFS), je ne suis pas pour autant assez « safe » pour partager mes globules rouges. Amis pédés, frères d’impureté… je vous salue.

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Question de mœurs

Je peux comprendre qu’il faille un moment fixer un taux, quitte à le revoir régulièrement. Mais mon expérience du refus a été loin de ce qu’on peut s’imaginer de l’extérieur. Jusque-là, j’avais répondu assez innocemment aux questions. Puis un jour la médecin (Mme. Quinn disons) s’arrête, me regarde, et me dit « Vous avez changé de partenaire sexuel les 4 derniers mois ? »

Ah oui, je vous avais pas dit. À 18 ans, j’étais jeune, je tombais amoureux, si bien que mes premières relations ont été plutôt… durables disons. Je ne dis pas ça avec mépris pour ce que j’étais, simplement je respectais bien les cadres que la société m’avait fixé en terme de mœurs sexuelles. Les temps ont changé, on grandit on fait ses expériences. On a 20 ans, puis quelques brouettes, et plus ça va, plus j’ai l’impression d’avoir pris le chemin vers la stabilité du couple en sens inverse. Mais bon j’avance en me disant que, si ça se trouve, c’est une boucle.

Revenons au docteur Quinn : « Vous avez changé de partenaire sexuel les 4 derniers mois ? ». C’était la première fois que ce critère me sautait à la gueule.

Hum, bah oui, mais je me protège quand même.

Je suis désolé mais ça va pas être possible ».

La discussion qui a suivi a été pire. Je suis ressorti avec un sentiment assez mitigé, entre la sensation d’avoir inconsciemment une vie Rock’n Roll et celle d’être un débauché. Pour la première fois de ma vie, on m’expliquait que je n’avais pas un mode de vie sain, que j’étais dans une « population à risque », avec un certain mépris qui m’a glacé. Ça doit faire 5 ans à peu près. Et depuis je ne suis jamais plus rentré dans les cases.

Une pote était venue avec moi ce jour. Même refus, une première pour elle aussi, le choc en sortant : « j’ai l’impression d’être une pute ». Tout était dit.

Au fond, ce qui ressort de cette expérience, c’est que le critère n’a pas été aussi violent que la relation humaine. C’est aussi, qu’à une échelle infime, j’ai pu ressentir ce qu’on fait quotidiennement subir aux femmes quand elles ne rentrent pas dans les cadres réactionnaires. Elles le subissent dans ce cas, chez leur gynéco parfois, mais plus largement dans la production culturelle, dans leur famille, auprès leurs ami-e-s et leurs collègues…

Je ne donne plus mon sang, du moins toujours pas. Et au fond, quand j’y réfléchis je n’arrive pas bien à savoir si la raison est vraiment bureaucratique, ou si elle fait sens, encore, avec une société en décalage avec les libertés que nous nous sommes octroyées…

C’est peut-être de la que vient ma fierté, parfois, d’avoir un sang impur…

Romain JAMMES

Des crachats sur la tombe de Rémi Fraisse

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Pour ce retour de l’Art et la Manière, j’aurais aimé être plus grandiloquent. Mais je crois que le ton ne s’y prête pas ici. Vous savez parfois, l’indécence atteint de tels sommets qu’on a envie de revenir à des choses simples, épurées, tellement la situation parle de soi.

Dimanche, ça fera 1 an que Rémi Fraisse est mort, sur le lieu du saccage de la forêt de Sivens. Un « anniversaire » qu’on est beaucoup à vouloir commémorer, pour s’être battus à ses côtés et pour avoir partagé les idées pour lesquelles il est mort. Sauf qu’une mort politique, ce n’est pas une mort comme les autres…

Le barrage de Sivens

Je vais pas vous refaire l’historique en détail. Le barrage de Sivens, c’est le genre de projet qui traine dans les tiroirs de notre bureaucratie depuis des décennies. Comme un fameux aéroport près de Nantes. Bref, un projet qui date, et pour lequel les agriculteurs (en fait, la FNSEA) reviennent régulièrement à la charge.

Pourquoi un tel barrage ? Théoriquement pour permettre l’irrigation des champs de maïs… Parce que le maïs, à la base, c’est pas forcément fait pour pousser dans le Tarn. Derrière le projet, il y a donc le débat sur le modèle agricole qu’on souhaite. Le barrage est sur-dimensionné, les enquêtes publiques et les institutions écolo (FNE,…) font la gueule mais il en va de la virilité du porteur de projet qui s’obstine à faire plaisir à son électorat : le président du Conseil Général.

Chemin faisant, les contestations prennent de l’ampleur, et l’affrontement devient logique. Une ZAD s’installe à Sivens pour « empêcher » la destruction d’une partie de la forêt (d’autant qu’elle a commencé en toute illégalité). Le 25 octobre a lieu le premier grand rassemblement national.

Le jour J

Ce jour nous sommes pas mal à être sur place. Les potes et moi on est venus 2 ou 3 fois filer des coups de mains, des vivres pour ceux qui restent la nuit. C’est un samedi, il n’y a pas de chantier, rien a protéger, pourtant, les flics sont là et de manière ostentatoire à partir d’une certaine heure. Pour quelle raison ? Protéger les arbres déjà coupés ? Ceux qui vont l’être ?

Logiquement, les affrontements ont fini par arriver. Cette provocation en amenant d’autres… Rémi se prend une grenade offensive dans le dos, une des nombreuses jetées ce soir là. 70 grammes de charges explosives, le type d’arme qu’on utilisait dans les tranchées de la grande guerre… normal. Paniqués, les flics le trainent sur 40 mètres pour cacher le corps.

La nouvelle nous arrive le lendemain. Pour l’Intérieur pas de doute sur la raison du décès, mais rien ne filtre et les pouvoirs publics laissent aller les rumeurs. Les parents de Rémi apprendront par la presse la raison de la mort de leur fils… On a fait plus délicat, et c’est le début d’une gestion plus que honteuse du drame.

Cracher sur sa tombe ?

J’aurais aimé que l’expression soit vraie. En vérité, Rémi Fraisse n’a toujours pas de tombe. Et il s’est écoulé plusieurs semaines avant que sa famille ne puisse voir le corps. Suite au drame le gouvernement essaye de calmer le jeu et laisse les milices de la FNSEA se charger des zadistes qui restent. Les violences se multiplient à leur égard, comme à l’égard des habitants qui osent les aider. Comme depuis le début, la presse fait le garde chiourme.

Identifier la responsabilité de la mort de Rémi n’est pas facile, au final il n’y en aura pas. Est-ce que c’est le flic qui a jeté la grenade ? Celui qui lui a dit de le faire ? Celui qui a prévu l’opération ? Le Préfet ? Le Ministre ? Non, rien de tout ça : c’est la faute à pas de chance.

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Un drôle d’anniversaire

Mais ce n’est que le début. Un an après, le conflit est toujours chaud. Les collectifs contre le barrage veulent organiser une marche commémorative à Sivens. La FNSEA annonce un rassemblement au même lieu en faisant planer des menaces sur ceux qui viendront. La maire de Lisle-sur-Tarn et le préfet prennent ce prétexte pour interdire le rassemblement. Après avoir laissé faire sa milice, les autorités publiques se font dicter leurs décisions par la FNSEA… Tout va bien.

Un rassemblement officiel est donc organisé à Plaisance du Touch, près de Toulouse. Après avoir caché les raisons de la mort de Rémi, y compris aux parents. Après avoir louvoyé pour se renvoyer la patate chaude des responsabilités, après avoir empêché la famille de voir le corps, de pouvoir l’enterrer encore aujourd’hui… Même la commémoration de sa mort est méprisée.

Dimanche, avec d’autres, j’irai donc à Sivens pour ne pas me laisser intimider de cette manière. J’irais pour rendre honneur à Rémi et à toutes celles et tous ceux qui ont lutté, y compris violemment, contre ce projet destructeur. J’irais pour dénoncer l’indécence de cette situation, cette façon abjecte de cracher sur sa tombe…

Romain JAMMES